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Auteurs et illustrateurs répondent à nos questions autour de leur dernier livre. Découvrez leurs livres de chevet, leurs conseils de lectures, et plongez dans les coulisses de leur travail.

Entretiens

Carte blanche à Lilya Aït Menguellet - librairie Meura

La librairie Meura est la plus vieille librairie indépendante de Lille. Spécialisée en littérature et en sciences humaines, elle a été fondée en 1946. Lilya Aït Menguellet a repris la librairie avec son associée en mai 2009. Depuis novembre 2018, la librairie organise un atelier d’écriture qui accueille une douzaine de personnes en visioconférence et, parfois, en présentiel. Il est animé depuis le début par l’écrivain Roberto Ferrucci.    La Machine à écrire Entre cinq et dix têtes s'affichent sur l’écran. La même scène se répète pendant deux heures chaque dimanche depuis le 29 mars 2020, depuis que l’atelier d’écriture de la librairie a pris une forme dématérialisée. Un atelier né de l’idée qu’écrire est plus une question de travail que de talent ou d’intuition.  Un écrivain est un artisan, qui connaît les techniques tout en sachant pertinemment que sa connaissance théorique se heurtera à la réalité de la matière première. Certains peuvent se rassurer en suivant les recettes décrites étapes par étapes par les manuels ou les masterclass.  Pas sûre que nous aurions le plaisir d’écouter Cécile nous raconter sa maison-palimpseste si elle avait suivi ces méthodes stéréotypées. Elle qui a commencé à nous charmer à coup de récits en trois lignes. On n’apprend pas à écrire. On écrit et on se lance dans une longue course émaillée d’obstacles qu’il faut franchir les uns après les autres.   Rien de tel pour lever les difficultés que la lecture d’autres artisans, d’écrivains chevronnés. Lire Milan Kundera si on se demande ce qu’est un roman européen. Ou Annie Ernaux, la transfuge de classes, pour comprendre comment les mots sont ses outils pour parler d’un monde ouvrier qu’elle connaît bien et dont elle ne fait plus partie. Patrick Deville est passionnant pour découvrir ce qu’est un roman sans fiction et pour arriver à mêler les temps et les espaces. On pourrait multiplier ainsi les références, du Journal de l’écrivain de Virginia Woolf au Diable par la queue de Paul Auster, en passant par l’inévitable L’Urgence et la patience de Jean-Philippe Toussaint. L’expérience des autres est autrement plus enrichissante que la consultation systématique d’ouvrages théoriques. Aujourd’hui, C’est Marie-Dominique qui ouvre le bal des lectures commentées, avec trois pages où, enfin, son grand-père est dans les tranchées. Elle nous prévient qu’elle n’est pas à l’aise : elle n’arrive pas à écrire le combat et puis, à quoi bon, il y a tant de belles pages. Mathilde est toujours la première à prendre la parole. Elle a adoré le détail des pieds douloureux et n’a pas été gênée par l’absence de scènes de bataille détaillées. Elle enchaîne avec ses souvenirs de lecture sur le sujet. David embraye, enthousiasmé par certaines phrases qui lui rappellent d’autres auteurs dont il conseille la lecture. Parce qu’un écrivain, c’est également un lecteur. Il est inconcevable d’imaginer écrire si on n’aime pas lire. Pour former sa plume ou pour créer sa famille littéraire, il existe quantité de raisons de lire. Italo Calvino ou Julien Gracq sont deux parmi de très nombreux auteurs qui dévoilent leurs lectures.    Au fil des semaines, amener chacun à trouver sa voix, en partant des difficultés réelles rencontrées par les ateliéristes, comme les appelle Roberto Ferrucci, à qui j’ai confié l’atelier créé à la librairie il y a quatre ans. Il est lui-même une illustration parfaite du paradoxe de l’écrivain : seul devant sa page mais accompagné par ses maîtres et amis. Dans Ces histoires qui arrivent, sous couvert de nous raconter le plus européen des écrivains italiens, Antonio Tabucchi, Roberto Ferrucci nous raconte la manière dont cette amitié littéraire et plus l’a portée dans son écriture. De la même façon, il est passionnant de lire le portrait que Jean Echenoz fait de son éditeur, Jérôme Lindon, directeur des éditions de Minuit. Un chemin original pour en apprendre beaucoup sur le monde de l’édition et sur la relation particulière qui relie un écrivain à celui qui va l’aider à faire vivre son texte.   S’il ne fallait conseiller qu’un seul titre, j’inciterais l’apprenti-écrivain ou l’autrice-en-devenir à se jeter sur le dernier livre de Jean-Philippe Toussaint, C’est vous l’écrivain (éditions Le Robert). Loin d’être une méthode désincarnée et théorique, l’auteur réussit avec brio la synthèse de tous les types de livres qu’on peut et doit lire pour écrire. Une expérience personnelle, avec ses faits d’armes et ses difficultés, des conseils de lecture, une plongée dans la vie d’écrivain. Le tout dans la langue si caractéristique de l’auteur. Même dans un livre prétendument pratique, on peut travailler son écriture !   Entretien réalisé par Maya Albert, Leslibraires.fr [ean13_conseils | 9782070440085,9782070451159,9782917817704,9782021490671,9782321016786,9782070328017]  

Entretiens
07/07/2022

Entretien avec Charlotte Desmousseaux - librairie La Vie devant soi

Vous avez ouvert votre librairie La Vie devant soi en 2015. Pouvez-vous nous raconter le chemin qui vous a mené à cette ouverture ?    Passionnée par la littérature depuis toute petite, une fois mes études en sociologie terminées, je ne savais pas comment entrer dans la vie active sachant que la seule chose qui me parlait vraiment était le rapport à la lecture. Issue d’un milieu populaire, je ne connaissais pas le métier de libraire. Je vivais à la campagne et les rares librairies où j’étais entrée, enfant et adolescente, m’avaient paru un autre monde, presque un endroit qui n’était pas fait pour moi. J’ai fait mes premiers stages en librairie à Marseille. En 2005, j’ai effectué une formation professionnelle puis j’ai fait mes premières armes dans une librairie à Nantes. J’ai pu apprendre le métier et toute la gestion d’une librairie de A à Z. Parallèlement, j’ai commencé à chercher un local, jusqu’à ce que je quitte cette entreprise en 2013, que j’intègre ensuite la librairie spécialisée jeunesse Les Enfants Terribles, à Nantes, pour une année, et que je tombe par le plus grand des hasards sur le local qui allait devenir La Vie devant soi. Quand Etienne, mon compagnon, et moi avons lu ce livre de Romain Gary, nous avons eu un déclic : il correspondait vraiment au quartier où s’est montée la librairie, populaire, plein de vie, de tolérance et de liberté.   D’où vient votre amour des livres et votre passion de le partager avec les autres ?    D’aussi loin que je me souvienne, la littérature a toujours fait partie de ma vie. Elle était ce qui me permettait de me raccrocher au monde, ce qui me permettait de Voir le monde. Atteinte d’un handicap visuel, les choses à plus de deux ou trois mètres de mon regard sont floues, voire irréelles, et font souvent appel à mon imaginaire pour exister. Cet imaginaire, je l’ai puisé dans la littérature. La langue, l’écriture, les descriptions sont ce qui ont construit mon rapport au monde, et je ne me voyais pas faire autre chose que de transmettre le travail des autres pour le rendre visible aux lecteurs. J’aime rencontrer les gens et trouver le bon livre pour la bonne personne. C’est ce que j’aime le plus dans ce métier : le conseil, le rapport à l’intimité de chaque lecteur. Créer des liens, des passerelles, des rencontres.  Ce que j’aime aussi, c’est rendre démocratique le rapport à la littérature, que les gens n’aient pas peur d’entrer dans notre librairie, qu’ils ne se sentent pas écrasés par un lieu, mais qu’au contraire, notre sourire, notre générosité, notre chaleur leur donne envie de venir, de revenir et de nous faire confiance.    Être libraire, c’est faire des choix en fonction de nombreux critères. Ce sont en grande partie ces choix, qui définissent une librairie. Comment s’organise cette partie de votre activité ?   La majeure partie des choix se fait lors des rendez-vous avec les représentants et en consultant les services de presse (que nous avons à cœur de tous ouvrir !). Nous cherchons aussi à répondre aux attentes de notre clientèle. Il faut bien cerner ce que les lecteurs attendent, au-delà de nos goûts. Nous avons également réussi à fidéliser les gens autour de nos coups de cœur, à être des dénicheurs et des passeurs de livres qui ne seront pas obligatoirement les plus représentés dans les médias. Les gens ont confiance en nous et c’est une grande partie de notre travail. La partie la plus périlleuse et la plus difficile est celle de pouvoir anticiper les quantités sur les titres qui seront les plus commentés dans les médias ou les plus attendus. Parfois nous ratons des choses, mais pour moi le cœur du métier est de défendre et suivre le travail d’auteurs émergeants. Je pense à Thomas Giraud qui est un auteur nantais dont nous défendons le travail depuis son premier livre en 2015, et qui est l’une des meilleures ventes de librairie.    Entretien réalisé par Maya Albert, Leslibraires.fr [ean13_conseils | 9782070111435,9782070385799,9782234075351]

Entretiens
7 juillet 2022 11:06

Entretien avec Thomas Giraud

Thomas Giraud est né en 1976 à Paris. Docteur en droit public, il vit et travaille à Nantes. Avec Bas Yan Ader est son quatrième roman.   Dans votre dernier roman, Avec Bas Jan Ader (2021), vous vous intéressez à nouveau à un personnage réel au destin singulier. Tout en vous documentant beaucoup sur la vie de vos héros, vous vous affranchissez de leur biographie pour construire une fiction. Comment définiriez-vous le fil qui relie tous vos romans ?    T.G - Il existe plusieurs fils. Certains m’apparaissent aujourd’hui, a posteriori, après quatre livres. Je réalise que mes livres ne sont tenus par la disparition de quelque chose, l’enfance, la musique, un projet de ville, un homme. L’intérêt que j’ai pu porter à ces figures, à ces vies, a été saisi par ce prisme de la disparition, de ce que l’on ne voit plus et de ce que l’on voit apparaître une fois la disparition constatée. Un autre fil qui relie mes textes est celui des marges. M’intéressent fort peu ceux qui ont le succès et la lumière. Tous ceux qui occupent mes livres sont restés un peu à côté de l’Histoire, ont parfois raté, raté plusieurs fois, raté mieux, comme dirait Beckett.   Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans ces vies étonnantes et comment choisissez-vous vos personnages ?   T.G - Ce qui m’émeut dans ces vies, du moins dans ce que je perçois de celles-ci, c’est le cheminement vers leur projet, j’aime approcher cet instant fugace où dans ces vies quelque chose s’est accompli ou a été sur le point de l’être : cette somme des détails minuscules côtoyant des choses immenses qui laisse tout le monde un peu sidéré quand quelque chose arrive ou est sur le point de l’être. Écrire sur eux est un choix mais il se fait silencieusement, de manière souterraine, pendant des années ; à un moment, c’est presque eux qui me signifient qu’ils sont là, qu’ils sont la bonne personne pour écrire ce qui me taraude, ce qui m’occupe, mes propres inquiétudes. Ils sont disponibles pour que je puisse les endosser avec mon écriture et mes pensées. J’aime penser que c’est un choix réciproque…    Quel lecteur êtes-vous ? Pourriez-vous nous parler des livres qui vous ont marqué ?   T.G - Le lecteur que je suis aujourd’hui n’est plus tout à fait celui d’il y a cinq ou six ans, ni bien entendu celui d’il y a vingt ans. Je continue à lire autant, mais surtout je relis beaucoup. Beaucoup trop de livres m’ont marqué, ceux que je retiens, ceux que je relis, sont ceux où je me suis dit en les lisant « ah oui, on peut faire comme ça ». Ce sont les livres de Giono, la partie du catalogue des éditions Verdier que j’appelle « Verdier canal historique » et où je mets Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Mathieu Riboulet, les livres de Marie-Hélène Lafon, Maryline Desbiolles, Claude Simon, Faulkner et Lobo Antunes.   Quelle place ont les libraires dans votre parcours d’écrivain ? Y a t-il des librairies que vous fréquentez régulièrement ?   T.G - Les librairies ont une place essentielle. J’aime celles où l’on sent « la patte » du libraire, où on repart avec beaucoup plus de livres et d’envies qu’en entrant. C’est d’ailleurs cela qui me fait entrer dans une librairie : le choix du fond et des quelques livres mis en avant. Je côtoie toutes les semaines les librairies nantaises La vie devant soi, Les nuits blanches, Vent d’Ouest. Et puis quelques librairies m’ont marqué profondément : la Petite Égypte, Texture, Charybde et L'Arbre du voyageur à Paris, Le Livre à Tours. Je parle de librairies mais ce sont les libraires qui sont, souvent, devenus des camarades, des amis de grande importance.    Credits photo Solenn Morel Entretien réalisé par Maya Albert, Leslibraires.fr [ean13_conseils | 9782864320661,9782757888131,9782070757008]

Entretiens
7 juillet 2022 10:52

Les Editions Mémoire d'encrier - Une fenêtre où lire le monde.

Fondée en mars 2003 par l’écrivain Rodney Saint-Éloi, Mémoire d’encrier rassemble des voix venant de tous les continents. Raconter ce qui n’a pas été raconté, éclairer ce qui a été longtemps silencié, tels en sont les enjeux. Se tissent rencontres, dialogues pour célébrer l’humain et le vivant. La maison publie de la fiction, de la poésie et des essais, accueillant les paroles rares : littératures des peuples autochtones, textes d’auteurs écrits en français, premiers livres bousculant les idées toutes faites ; des œuvres traduites qui font la part belle à une humanité , trop souvent invisibilisée. Le désir est l’invention d’un monde neuf, avec de nouveaux narratifs. Mémoire d’encrier ose… déplace les notions de centre et de périphérie, refusant injonctions, modèles et certitudes.   Rencontre avec Rodney Saint-Éloi   Quelle est l’histoire de la maison ?    Cela a commencé par le besoin d’imaginer le monde. Pour qu’une chose existe, il faut la rêver, puis la faire advenir. C’est cette magie qui donne sens à la littérature comme à l’édition. Au début, dans les années 1990, c’était Mémoire à Port-au-Prince. Puis Mémoire d’encrier (2003) à Montréal, avec l’exil.   Mémoire d’encrier publie la « littérature-monde ». Pouvez-vous nous en dire plus ?    Nous sommes engagés, indépendants et attentifs au monde. Nous publions des œuvres de tous horizons. C’est en articulant ces langages et visions que nous parvenons à faire altérité et communauté. Nous cherchons à révéler les angles morts. La littérature facilite ces inventaires-là. Je veux aussi souligner le travail de traduction, qui occupe une grosse part du catalogue. La plupart des œuvres écrites en français sont mélangées avec d’autres langues en amont (créole, innu, wolof, cri, etc.) ; ce souci de renversement caractérise la maison, avec notamment la Sud-Africaine Sindiwe Magona, l’Haïtienne Emmelie Prophète, la Française Catherine Blondeau, le Sénégalais Felwine Sarr... Ou encore pensons à la reprise de l’œuvre de Jean-Claude Charles. Je voudrais aussi faire place à la poésie en citant deux premiers livres de : Lorrie Jean-Louis, La Femme cent couleurs, Prix des libraires 2021 (Québec) et Emné Nasereddine, La Danse du figuier, Prix Émile-Nelligan, 2022.    Quel est votre engagement vis-à-vis de la littérature autochtone ?    Mémoire d’encrier a accueilli, dès ses débuts, les œuvres des Autochtones dont An Antane Kapesh, Thomas King, Joséphine Bacon, Virginia Pesémapéo Bordeleau, Leanne Betasamosake Simpson, Naomi Fontaine, Lee Maracle, Joshua Whitehead, Norma Dunning… La littérature a réussi le travail d’émancipation qu’on lui reconnaît. En lisant ces femmes et ces hommes, nous ne pouvons plus continuer à brimer leur peuple et leur culture. La littérature donne ainsi rendez-vous à la justice et à la beauté. Ces œuvres ont révélé une histoire qui n’a pas été racontée.    Que veut dire éditer chez Mémoire d’encrier ?    Nous sommes deux éditeurs-écrivains, moi-même, Rodney Saint-Éloi, écrivain d’origine haïtienne, et la romancière palestinienne Yara El-Ghadban. Éditer, pour nous, est un acte de résistance, une manière de subvertir le langage et le regard. Une manière de diversifier les perspectives et les récits. Question de placer des voix nouvelles, singulières, sans hiérarchiser. Nous guettons des paroles neuves pour construire de nouveaux narratifs. Pour changer le monde, tout au moins, pour le garder vivant, il nous faut la lumière d’un récit complexe et fécond.       Crédit photo Martine Doyon Entretien réalisé par Maya Albert, Leslibraires.fr [ean13_conseils | 9782897128401,9782897128289,9782897128593]

Entretiens
7 juillet 2022 10:13

Entretien croisé - Être libraire

Rachel Dionnet, librairie Libr'Enfant à Tours Elise Guillaume, librairie Arborescence à Massy Xavier Wacogne, librairie La Pensée sauvage à Metz   Comment et pourquoi êtes-vous devenus libraires ?      Rachel - J’ai un parcours atypique, j’ai fait une maîtrise en psychologie de l’enfant. Après avoir obtenu l’écrit, j’ai réalisé que je ne voulais pas faire ça et j’ai tout planté !  A ce moment-là, je travaillais dans une Maison de la Presse. C’est là que j’ai découvert le rayon jeunesse dans lequel j’ai travaillé pendant quatre ans. Sur mon chemin, j’ai rencontré l’association Livre Passerelle, qui lutte contre l’illettrisme et utilise le livre comme moyen principal de prévention. En parallèle, j’ai repris des études et j’ai obtenu un Master en littérature jeunesse. A l’époque, le gérant de la librairie Libr’enfant souhaitait vendre. Malgré l’envie, j’étais un peu jeune pour acheter. L’amie avec laquelle je voulais m’associer a racheté avec une ancienne salariée. Je suis devenue libraire dans cette librairie, que je rachète cette année. J’essaye toujours de rassurer les étudiants en leur disant qu’il n’y a pas que les études qui comptent, mais qu’il y a d’autres moyens d’y arriver, et que les rencontres humaines sont très importantes. Elise - J’ai un parcours plus classique. J’adorais lire. Après le lycée, j’ai donc fait un DUT Métiers du livre à Nancy. J’ai fait mon stage de fin d’études à Paris dans une librairie Procure, puis j’ai travaillé à L’Emile, une librairie jeunesse du 15ème arrondissement et à Ars Una, une librairie généraliste dans le 17ème. En 2017, j’avais l’impression d’avoir fait le tour de la librairie dans laquelle je travaillais. J’ai contacté la Mairie de ma ville, Massy, pour savoir ce que devenait l’ancienne Maison de la presse, un local vide à l’époque. Personne n’avait de projet pour ce lieu, j’ai donc monté un projet pour une librairie qui a ouvert en 2018. Travailler dans des structures très différentes m’a permis d’avoir une idée plus précise du lieu que je voulais ouvrir.      Xavier - Je suis libraire depuis vingt ans. J’ai fait des études de lettres et de philosophie et, en parallèle, je travaillais dans le commerce. J’ai eu l’opportunité à un moment de travailler à la Fnac en région parisienne, ce qui faisait la jonction entre le plaisir que j’avais à travailler dans le commerce et le plaisir que j’avais à partager mes lectures. J’ai ensuite travaillé chez Decitre puis de nouveau à la Fnac en tant que responsable de librairie dans un magasin à Metz.   Après ça, j’ai créé avec ma compagne une maison d’édition de livres pour enfants et j’ai pris un congé parental pendant quatre ans pour m’occuper de mes trois enfants. J’ai travaillé par la suite durant huit ans dans une librairie spécialisée BD, manga et comics. Au moment du premier confinement, je suis passé devant un local en périphérie de Metz, j’ai eu un flash, j’ai contacté la propriétaire. En un mois et demi j’avais monté la librairie !   Quel moment de votre journée préférez-vous ?        Rachel - Ce que j’aime particulièrement, c’est la rencontre avec un client, quand on réussit à le convaincre. C’est la satisfaction de construire une autre relation avec la personne. Certaines arrivent avec des idées bien précises et repartent avec tout autre chose. C’est arriver à toucher les gens qui est important pour moi. J’aime aussi le moment après une rencontre, quand le stress retombe, même si, avec le temps, j’ai de plus en plus confiance en ce que je fais. Maintenant, je prépare moins les rencontres avec les auteurs pour ne pas m’enfermer dans quelque chose et donner plus de place à la liberté.     Elise - Sans hésiter, je préfère le matin, quand on a encore tous les possibles devant nous. J’adore les réceptions, c’est un peu Noël ! J’aime aussi prendre le temps de ranger la librairie, d’être plongée dans les livres.   Et, depuis peu, j’apprécie particulièrement le moment qui succède à une rencontre. Nous avons maintenant une base de clients habitués et j’apprécie cet espace de discussion que nous avons avec eux après un événement.    Xavier - J’adore le matin, sauf en début de mois, quand arrivent tous les offices. Il faut chercher de la place, chasser d’autres titres que nous n’avons pas eu le temps d’exploiter à fond, et parfois on se mord les doigts d’en avoir pris autant ! Mais j’ai un plaisir fou à ouvrir les cartons, j’aime prendre le temps d’organiser la journée. J’aime aussi l’adrénaline qui précède une rencontre. Avec l’expérience, on apprend à lâcher prise, à se faire confiance, et on laisse la place à l’improvisation. J’aime aussi lorsqu’il y a plein de monde dans la librairie, le samedi après-midi par exemple. J’adore être débordé !      Si vous deviez choisir un seul livre à relire dans votre bibliothèque, quel serait-il ?      Rachel - L’Enfant du dimanche, de Gudrun Mebs. C’est ce livre qui a tout déclenché pour moi. Il est indétrônable devant l’éternel !      Elise - Il y en a beaucoup ! Mais si je devais choisir, ce serait Just Kids, de Patti Smith, que je relis toujours parce que c’est beau, facile, agréable.     Xavier - C’est un beau jour pour ne pas mourir, de Thomas Vinaud. Ce sont 365 poèmes. Je me soigne avec ça tous les jours, c’est un bonheur !      Racontez-nous une anecdote avec vos clients.      Xavier - Je travaillais à la Fnac et un client me dit : “Je voudrais du Chatterton”. Moi j’ai tout de suite pensé à Chesterton et j’ai commencé à chercher dans tous les sens pour lui trouver quelque chose, et  il finit par me dire : “Mais vous savez, le scotch noir, le Chatterton !”      Rachel - Un jour, un tout-petit vient me voir et me dit : “Je voudrais du mou !  Je veux du mou !”. Je lui ai fait répéter plusieurs fois, et j’ai fini par comprendre que ce qu’il voulait, c’était un livre mou pour mettre dans son sac à dos !      Elise - C’est plutôt un moment qui me vient à l’esprit. Un jour nous avions organisé une soirée-lecture en pyjama pour les enfants. Les voir tous débarquer dans leurs pyjamas à la librairie, c’était vraiment très drôle !      Qu’auriez-vous envie de dire à un libraire qui débute sa carrière ?      Rachel - Qu’il n’arrivera pas forcément à tout ce qu’il veut dès le début, qu’il faut du courage, et que si son souhait est de créer sa propre librairie, c’est possible. Si on regarde notre parcours à tous les trois, nous sommes passés par différents types de structures pour arriver finalement à créer notre propre librairie indépendante.     Elise - Moi, je dirais de faire les choses à fond. Défendre ses goûts et croire en ses choix.      Xavier - Je dirais d’écouter. C’est un métier de connexions. Il faut être connecté au monde et surtout aux gens. C’est le vrai enrichissement de ce métier. Il faut aimer les gens avant d’aimer les livres. Tout est basé sur l’écoute, c’est comme ça qu’on avance.     Entretien réalisé par Maya Albert, Leslibraires.fr [ean13_conseils | 9782070514069,9782070453603,9791027802074]

Entretiens
7 juillet 2022 10:23

Les métiers de l'édition - Relations libraires. Rencontre avec François Bétremieux, Editions du Tripode

Présentez-nous Le Tripode. Depuis quand y travaillez-vous ?   F.B - Le Tripode fête sa dixième rentrée en septembre 2022. C’est une jeune maison, fondée par Frédéric Martin avec ce leitmotiv : Littérature – Arts – Ovnis, et une phrase de Jean-Jacques Pauvert comme devise : « Ouvrir un lieu d’asile aux esprits singuliers ». L’idée est donc moins de travailler les livres par collection, rayon ou domaine, mais d’accompagner un auteur dans sa démarche et de faire connaître son univers. Nous sommes quatre à travailler à cela pour quinze à vingt livres publiés chaque année. J’ai rejoint Le Tripode en septembre 2019 après avoir travaillé comme relations libraires au Castor Astral. Mon premier jour était synonyme de fête avec les bonnes nouvelles qui s’accumulaient pour De Pierre et d’os de Bérengère Cournut (Prix du roman Fnac et Prix Libr’à Nous). Pouvez-vous nous parler de votre métier et nous expliquer en quoi il consiste ? F.B -  Mon travail, c’est de créer du désir de lecture. Dans un marché du livre abondant en informations et en publications, j’essaie de mettre en place les conditions idéales pour qu’une rencontre entre un texte publié au Tripode et un libraire ait lieu. Une fois que le livre est ouvert, place à la vérité du texte ! Je ne peux plus rien faire, et heureusement. Mais pour que cette rencontre existe, il faut être inventif, enthousiaste et s’adapter. Il faut aussi créer une confiance, qui ne vient qu’avec le temps. D’années en années, des liens se tissent et je définis de mieux en mieux les goûts littéraires de chacun. Au-delà des tâches prosaïques mais essentielles (envoyer des épreuves, organiser des rencontres, mettre à jour des argumentaires, transmettre les bonnes infos au diffuseur, aux libraires, aux auteurs…), le travail de « relations libraires » c’est avant tout une affaire de relations humaines. D’un côté, je parle avec quelqu’un qui a mis trois ans à écrire un texte et qui le confie à la maison d’édition. Trois ans de solitude, de doutes aussi. De l’autre, je m’adresse à des gens sollicités de toutes parts, qui ne comptent pas leurs heures, mais trouvent le temps nécessaire pour être curieux. Être « relations libraires », c’est donc assumer une responsabilité vis-à-vis d’un auteur et se soucier des contraintes du libraire. Qu’a de particulier la relation commerciale avec les libraires ? Comment travaillez- vous avec les représentants, qui vont sur le terrain présenter le catalogue de la maison ? F.B -  C’est encore une affaire de temps. Moi, je ne prends pas de commande. Ma relation commerciale avec un libraire consiste à travailler le plus en amont possible pour que le rendez vous entre le représentant et le libraire se passe facilement lors de la présentation du bon de commande. De manière concrète, un représentant a 1h30 pour dérouler son programme, soit 150 à 200 titres, au libraire. Aucun d’eux n’a le temps. Alors j’essaie de le créer : par des appels, des petits mots, un envoi de service de presse très tôt. Pour les nouveautés en tout cas. Parce que j’ai aussi un travail passionnant à mener sur le catalogue, sur le fonds. Faire découvrir des titres du fonds, c’est comme ouvrir une malle aux trésors ! Quant au travail avec les représentants, il est simple : j’essaie de leur être le plus utile possible. Un représentant, c’est quelqu’un qui sillonne les routes, qui dort loin de chez lui, qui jongle avec les rendez-vous et les soucis de chacun mais qui réussit à transmettre l’envie de lecture aux libraires. Franchement, chapeau ! Mon rôle dans tout ça, c’est de réussir à ce que chacun travaille en confiance. Je ne suis pas là pour surveiller, mais pour aider, accompagner, suggérer. J’aime beaucoup échanger avec eux car j’ai beaucoup appris et je continue de le faire. Pouvez-vous nous décrire une journée type dans la peau d’un chargé des relations libraires ? F.B -  Franchement, non ! En vérité, des missions incompressibles et quotidiennes existent bien sûr. Le plus dur reste de trouver le bon équilibre entre le temps passé au bureau et celui passé en librairie. Il se jauge aussi au nombre de mails non lus ! Je pense d’ailleurs qu’un jour nous finirons tous ensevelis par les mails non lus. Je privilégie donc le téléphone. Une journée type, c’est une journée calée sur le rythme d’une librairie. Je sais que je peux appeler ou voir un libraire de 10h30 à 12h puis de 15h à 17h. Mais pas tous les jours. J’organise donc mon temps en fonction de ces plages horaires. Il y a une veille quotidienne sur les sorties du jour, les coups de cœur de libraire via les réseaux et les différents sites (coucou et merci leslibraires.fr !), des appels avec le diffuseur pour les titres présents et à venir. Et comme nous sommes une petite équipe, je m’occupe aussi des liens avec les salons, les bibliothèques, les prix littéraires… Enfin, il y a tous les jours une partie de la journée plus créative, durant laquelle on échange en équipe sur la manière dont on va parler des parutions à venir, dont on va communiquer sur la maison.   Si vous deviez choisir 3 livres du Tripode à conseiller, quels seraient-ils ? F.B -  Pour m’en sortir, je pourrai évidemment citer les totems de la maison que sont Goliarda Sapienza, Jacques Abeille, Edgar Hilsenrath ou Andrüs Kivirähk. Mais spontanément je dirai Le Dit du mistral d’Olivier Mak-Bouchard, Cendres des hommes et des bulletins de Pierre Senges et Sergio Aquindo et Pharmakon d’Olivier Bruneau.   Entretien réalisé par Maya Albert, Leslibraires.fr [ean13_conseils | 9782370553201,9782370550958,9782370553225]

Entretiens
30 mai 2022 17:44

Chihuahua : Lewis Trondheim, Obion, Nob et Pascal Jousselin retournent à l'école.

Imaginez-vous arriver dans une nouvelle école où vous croisez des trolls, des cyclopes, des démons, des monstres oranges, des profs à tentacules… Bizarre, non ? Imaginez-vous que tous ces monstres deviennent… des super-copains ! Méga-méga-bizarre !   Quel a été le procédé narratif utilisé pour la construction de cette BD ?    Pascal Jousselin - Alors c’est simple : on fait cette série à 4. Chacun écrit, dessine et colorie ses propres planches. L’un d’entre nous écrit la première page, il l’envoie aux 3 autres (sous forme de brouillon). Un second écrit alors la suite et l’envoie aux autres et ainsi de suite… et à la fin, on a un livre. Dans la réalité, c'est un tout petit peu plus compliqué, parce que nous n’écrivons pas les pages dans l’ordre, et qu’on a tendance à partir dans tous les sens au début. Alors, il arrive un moment où il faut, à la fois, qu’on trouve des solutions pour sortir nos héros des situations dans lesquelles on les a mis, qu'on relie les séquences entre elles et qu’on bouche les trous qu’il reste dans l’histoire, et tout ça en respectant le nombre de pages déterminé par tome (60 pages en tout, soit 15 chacun). Mais on se concentre un peu et ça se passe bien. [SPLIT_CONTENT] Ces contraintes ont-elles été propices à la création ? Comment êtes-vous parvenus à faire coexister votre personnage dans l’univers créé par les autres tout en maintenant une continuité ?   Lewis Trondheim - Nous avions l’habitude pendant 10 ans de fonctionner comme cela avec l’Atelier Mastodonte dans le journal Spirou. Le tout est simplement d’attraper Nob qui fait mille choses à la fois et il n’a d’ailleurs jamais le temps non plus d’aller aux toilettes ! Pascal Jousselin - Comme l’univers s’est créé au fur et à mesure, chacun y ajoutant sa touche au fil des pages, cela s’est fait progressivement et tout naturellement. Nob - Ce sont justement ces contraintes qui favorisent la création. On est confronté sans cesse à la nécessité de réfléchir à des solutions, pour des problèmes que l'on n'a pas créés, et ce qui est amusant, c'est que l'on voit aussi que chacun a ses priorités : Jousselin celle de respecter la logique du récit, Obion, de ne jamais se répéter et toujours se questionner, moi-même sur la nécessité de toujours rester compréhensible pour les plus jeunes, et Lewis d'être toujours en avance sur tout le monde. J'ajoute que j'ai quand même le temps d'aller aux toilettes, mais avec Lewis qui frappe à la porte pour savoir si j'ai bientôt fini, ça ne facilite pas le transit. Obion - C'est un peu comme si on jouait ensemble tout en s'échangeant nos jouets en permanence. C'est très excitant. Les contraintes deviennent vite des perches tendues.   Vous avez tous les quatre participé à l’Atelier Mastodonte, série de gags née en 2011 dans les pages du magazine Spirou qui racontait le quotidien d’un atelier fictif avec de vrais auteurs de bande dessinée. Quel a été le point de départ de ce nouveau projet collectif ?   Lewis Trondheim - La nostalgie de ce travail collectif. Jousselin nous a envoyé un gag en crayonné de l’époque qu’il venait de retrouver et qu’il n’avait jamais encré. On a souri et poussé un soupir nostalgique. On s’est dit qu’on pourrait refaire Mastodonte, mais avec nous, enfants. Mais comme j’ai 10 ans de plus que les autres, ça n’aurait pas été logique. Alors nous sommes partis sur une école de monstres, avec des enchantements, des démons, et c’était d’un coup beaucoup plus logique.   Vous avez chacun imaginé un personnage. Pouvez-vous nous parler de lui ?   Lewis Trondheim - Le personnage de Gilbert Mormo est une sorte de monstre, mais on ne découvre qu’au tome 3 quel type de monstre exactement il est et ce que font ses parents. Et visuellement, je voulais faire une sorte de Pokémon/peluche/mignon, mais qui serait sanguinaire. Pascal Jousselin - Mon personnage s’appelle Groui. Elle ressemble à une petite fille normale, sauf qu’elle redouble depuis 142 ans et qu’elle a une famille bizarre. Pour la créer, je me suis inspiré du mal de ventre que j’avais le jour de la rentrée des classes.  Nob - Mon personnage est Paul, un petit garçon vraiment normal, c'est-à-dire un humain qui n'a pas de pouvoir, au milieu d'autres espèces fantastiques, dont certaines qui aimeraient le manger. Comme j'ai réalisé la première page du premier tome et que je ne savais pas trop ou on allait, je me suis mis à la place de ce petit bonhomme qui se demandait où il mettait les pieds (et à vrai dire, je suis comme Paul, je me demande en permanence où je me suis fourré). Obion - Mon personnage est monsieur Plumier, un prof un peu tête en l'air qui est parfois un petit peu à côté de la plaque. Je crois que je me suis pas mal inspiré de moi-même : il aime bien faire marcher les enfants et s'enthousiasme très vite pour un tas de petites choses inutiles. Dont les dictées (pour ce point-là, je ne me suis pas du tout inspiré de moi-même.). Et il a des tentacules chelou sous sa blouse (là non plus, je ne me suis pas inspiré de moi-même). Je ne pense pas qu'il ait tellement évolué en deux tomes, qui correspondent à deux jours de classe, mais le troisième tome vous en apprendra un peu plus sur ses origines.   L’univers que vous avez créé est totalement loufoque et joue sur différents registres avec plusieurs niveaux de lecture si bien que la série s’adresse finalement aussi bien aux enfants qu’aux adultes qui trouveront ça aussi très drôle. Quel plaisir avez-vous eu à imaginer cette école de monstres déjantée et pourquoi avoir choisi cet univers-là ?   Lewis Trondheim - On déteste tous dessiner des vélos et des voitures, alors que des monstres et des pouvoirs magiques, c’est très amusant et beaucoup plus facile. Mais bon, on doit quand même dessiner des intérieurs de salle de classe avec plein de tables, et ça, c’est toujours l’enfer. Je pense que tous les prochains volumes auront lieu en classe de neige, ce sera encore plus facile à colorier. Pascal Jousselin - Nous écrivons d’abord pour nous amuser et pour essayer de nous faire rire les uns les autres. Nous gardons juste en tête le fait que nos gags doivent pouvoir être lus à partir de 7-8 ans. Ce ton "tous publics" est donc venu naturellement (d’autant plus que toutes les BD jeunesse que nous aimons sont avant tout des séries tous publics). Nob - J'ai toujours aimé l'idée que parents et enfants se retrouvent dans une lecture commune, en tant qu'auteur, ça a toujours été mon objectif. Et j'aime aussi me servir d'un univers fantastique comme celui de Chihuahua pour parler de notre réalité, de manière un peu décalée. Et c'est vrai que graphiquement, c'est plus rigolo à dessiner. Obion - Une école de monstres, c'est beaucoup de liberté en perspective, mais aussi beaucoup de pièges à éviter pour ne pas faire des personnages bateau ou des situations déjà vues. On a un petit côté équilibristes qui aiment se faire peur, j'ai l'impression.   Si vous deviez choisir un seul album BD à relire dans votre bibliothèque, quel serait-il ?   Lewis Trondheim - Bravo les brothers. C’est une aventure de Spirou et Gaston ensemble. Hilarant, même à la millième fois. Et quand on sait que faire rire est ce qu’il y a de plus difficile, il faut choyer ce petit bijou.   Pascal Jousselin - J’hésite entre un Lucky Luke et un Astérix, mais je vais prendre Le Petit Prince et les Agressicotons , une aventure de Gully par Dodier et Makyo. Un album tous publics, beau, drôle et malin !    Nob - Tout plein. Panade à Champignac me fait toujours hurler de rire, avec Zorglub en bébé (et ça tombe bien,  c'est dans le même album que Lewis) . Et sinon, Le Schtroumpfissime, toujours d'actualité, à accompagner d'un Astérix incontournable, La zizanie.   Obion - Peut-être Le Petit Christian, de Blutch, qui est sans doute l'album que j'ai le plus offert. Ou n'importe quel album de Calvin et Hobbes.   Entretien réalisé par Maya Albert, Leslibraires.fr [ean13_auteur | 9791036332111] [ean13_conseils | 9782800151687,9782800100210,9782800101095,9782012101470,9782844140067]    

Entretiens
3 mai 2022 14:18

Libraire en reconversion - Jean-François Planche, Librairie La Petite, Lille

Avant d'être libraire, Jean-François Planche était éditeur. Il a ouvert il y a un peu moins d'un an la librairie La Petite, en plein cœur du quartier étudiant de Lille. La Petite est membre du réseau leslibraires.fr.   Présentez-nous votre librairie.   J-F Planche - Comme son nom l’indique, LA PETITE offre une surface relativement restreinte (50 m2). J’ai voulu que l’endroit soit cosy et apaisant. Ainsi, il y a des canapés, du papier peint, de la musique, du café et aucune agression commerciale (exit les PLV* criardes !). J’ai également souhaité avoir une offre limitée (2 000 références) pour que les lecteurs ne soient pas assaillis sous la proposition et que les livres soient ainsi plus visibles. C’est un endroit ouvert, chacun vient y trouver ce qu’il veut, chacun complète comme il veut le nom de la librairie : la petite pause, la petite discussion, la petite découverte. Au final, ce sont les clients qui apportent la valeur ajoutée. La librairie se trouve en plein cœur du quartier étudiant. C’est évidemment un atout mais il y a une contrepartie : 4 mois par an, pendant les vacances scolaires, la rue est déserte. Et 4 mois, c’est beaucoup !   Dans votre ancienne vie professionnelle, vous étiez éditeur. Quel regard portiez-vous à l’époque sur le monde de la librairie ?   J-F Planche - Comme la plupart des éditeurs, je comprenais mal qu’un libraire se contente de prendre 1 ou 2 exemplaires. De l’extérieur, on ne perçoit pas vraiment que les libraires sont noyés sous les nouveautés (43 000 nouveautés par an, ce n’est ni souhaitable ni raisonnable). De plus, et c’était un manque de discernement de ma part, je ne faisais pas forcément la différence entre un petit libraire indépendant, Sauramps et le Furet, alors que forcément, ça n’a rien à voir. Commercialement, j’avais tendance à penser que les choses se faisaient toutes seules, via les représentants. Avec le recul, je me rends compte qu’il fallait occuper le terrain en allant à la rencontre des libraires quand cela était possible.   Qu’est-ce qui vous a donné envie de changer de métier pour devenir libraire ?   J-F Planche - Après de belles réussites avec notamment les 8 000 exemplaires des deux titres de Laura Kasischke, Si un inconnu vous aborde et Eden Springs, trouver des idées ou des auteurs n’était pas chose facile compte tenu de la surproduction. Il était temps pour moi de passer de l’autre côté du miroir même si je garde une part active dans les Editions Page à Page dirigée par Agnès Mantaux. Par passion et pour être cohérent dans mon parcours, je voulais rester dans l’univers du livre, être en contact physique avec le livre et si possible exercer ce métier de façon un peu différente.   Racontez-nous le parcours qui a été le vôtre jusqu’à l’ouverture de votre magasin ? Avez-vous suivi une formation ?   J-F Planche - Il y a très longtemps (j’ai 55 ans, ce n'est pas rien), j’ai fait une licence de lettres modernes et très vite, à 26 ans, j’ai créé mon studio graphique – l’imprimé m’a toujours fasciné. Quelques années plus tard, par passion du livre et avec l’aide de mon associée Agnès Mantaux, j’y ai adjoint l’activité d’édition. Concernant la librairie, je n’ai pas suivi de formation et cela me pénalise tous les jours. Avec l’épidémie de Covid, la formation était compliquée à mettre en place et je n’avais pas les moyens de passer une période sans revenus. Cela dit, je pense que si j’avais fait une formation d’1 ou 2 mois en librairie, j’aurais laissé tomber le projet : le poids de l’administratif, les titres non disponibles et le manque de fiabilité dans les livraisons m’auraient découragé. Je fonctionne beaucoup sur l’engagement et le côté aléatoire de la chaîne du livre ne permet pas de s’engager auprès des clients. A titre personnel, cette contradiction n’est pas simple à gérer mais je me dis que les choses vont forcément se régulariser – au pire, je me mettrai au yoga.   Quel aspect vous a semblé le plus difficile lorsque vous vous êtes lancé dans cette aventure ?   J-F Planche - La sélection du fonds a été très compliquée. Je me souviens avoir passé des week-ends entiers à entrer des listes d’ISBN. Les premières commandes reçues, je me suis vite aperçu de la réalité : je n’avais aucun repère et je pensais qu’un nouveau Pierre Lemaître se vendait facilement à 75 exemplaires. La réalité est évidemment bien différente. Globalement, quand on ne vient pas du métier, rien n’est simple et il faut tout acquérir très vite. C’est à la fois épuisant et stimulant. Cela dit, quand j’étais coincé, j’ai pu compter sur Nolwenn Vandestien, déléguée de l’Association Libr'aire** qui m’a beaucoup aidé : elle a toujours été très réactive quand j’avais une question concrète.   Que vous apporte ce métier ? Qu’est-ce qui est le plus agréable dans votre quotidien ?   J-F Planche - Le plus agréable, c’est le contact avec la clientèle : quel que soit l’âge, les clients sont sympas et ouverts et la diversité des clients induit de devoir s’adapter en permanence. De plus, contrairement aux autres commerces, nous sommes dispensés des marchandages (je n’aurais pas su faire). J’aime aussi l’imprévu : quand je me lève, je ne sais jamais de quoi sera faite la journée et chaque journée apporte son lot de surprises (bonnes ou mauvaises). Ainsi, le samedi des Journées du Patrimoine reste mon meilleur jour et je n’ai jamais compris pourquoi. Découvrir un livre pour le conseiller, savoir avec qui le partager et à qui il plaira est également un grand plaisir. Cela fausse un peu la lecture, mais que vaut un livre s’il n’est pas partagé ? Enfin, j’ai trouvé très agréable de vendre L’Histoire de France de Jules Michelet chez Citadelles et Mazenot, à 219 € !   Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite devenir libraire ?   J-F Planche - Après dix mois d’activité, j’ai évidemment plus de conseils à recevoir que de conseils à donner. Globalement, je pense qu’il y a deux façons d’envisager ce métier : avec une âme de poète (et, forcément, c’est intenable financièrement) ou avec une âme de comptable (et là, c’est simplement pénible). Je crois que l’enjeu est de trouver un équilibre entre ces deux extrêmes. Je pense aussi qu’il ne faut pas trop se conformer aux modèles existants, car une librairie doit avoir une âme et une vraie personnalité. C’est le libraire et ses choix qui font la librairie et pas seulement un modèle économique imparable sur le plan technique. Être conseillé par quelqu’un du métier me semble absolument nécessaire et tous les conseils sont bons à prendre. Enfin, de façon très pragmatique, plutôt que se focaliser sur le fonds, il faut prendre le temps de bien négocier les remises avant l’ouverture. Après, c’est trop tard !   Pouvez-vous nous parler de 3 livres que vous conseilleriez les yeux fermés ?   L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir de Rosa Montero (Points). Alors qu’elle travaille sur Marie Curie, Rosa Montero perd brutalement son mari. Elle établit alors un parallèle entre la mort de son mari et la mort subite de Pierre Curie. On y apprend des quantités de choses (sur Marie Curie, sur la condition de la femme à l’époque, sur la recherche…). C’est un livre sur le deuil mais ce n’est pas un livre triste. Sincère et émouvant, ce livre se situe à mi-chemin entre les souvenirs personnels et la mémoire collective, entre l’individuel et l’universel.   Sukkwan Island de David Vann (Gallmeister). Jim décide d’emmener, pendant une année entière, son fils de treize ans sur une île déserte, pour y vivre dans une cabane isolée. Il voit là l’occasion de renouer avec cet ado qu’il connaît mal. Et bien évidemment, les choses ne se passent pas comme prévu. Il y a une vraie histoire, du suspens, les personnages sont bien campés et le côté « grands espaces » est intéressant. Pour ne rien gâcher, la couverture est magnifique. Madame Hayat de Ahmet Altan (Actes Sud). Fazil, un étudiant turc, tombe amoureux d’une femme voluptueuse, solaire, et beaucoup plus âgée que lui : Madame Hayat. En parallèle, il fait la connaissance de Sila, étudiante comme lui. Pour Fazil commence un double bonheur et une double initiation. Pourtant, au final, il faudra bien faire un choix (qui, en l'occurrence, sera aussi un double choix). A la fois classique et moderne, ce roman mêle subtilité et réflexion, le tout dans le contexte répressif de la Turquie.   Quand je sens que je peux prendre un petit risque, je vais orienter sur Feu de Maria Pourchet (Fayard), Mon mari de Maud Ventura (L'Iconoclaste) ou Débâcle de Lize Spit (Actes Sud).   *La PLV ou publicité sur le lieu de vente désigne l'ensemble des usages possibles des nombreux supports publicitaires ou visuels pouvant être présents sur le lieu de vente. **Association regroupant une cinquantaine de librairies indépendantes des Hauts-de-France, également membre du réseau leslibraires.fr   Entretien réalisé par Maya Albert, Leslibraires.fr [ean13_conseils | 9782757858479,9782351786017,9782330154530]

Entretiens
25 avril 2022 16:54