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Auteurs et illustrateurs répondent à nos questions autour de leur dernier livre. Découvrez leurs livres de chevet, leurs conseils de lectures, et plongez dans les coulisses de leur travail.

Entretien avec...

À propos de l'auteur : Théo Grosjean est étudiant à l’école d’art d’Emile Cohl. C’est là-bas qu’il a fait la rencontre de Lewis Trondheim, son professeur, qui a tout de suite remarqué ses talents graphiques et scénaristiques.
Il se fait remarquer en 2018 avec Un gentil orc sauvage  (Delcourt) qui reçoit la Pépite Bande Dessinée au Salon du livre et la presse jeunesse 2018. En 2020, il publie le premier tome de L’Homme le plus flippé du monde (Delcourt), issu de ses réflexions Instagram autour de ses peurs et ses angoisses.

À propos de l'ouvrage : Samuel naît muet, du moins c’est ce que pensent ses parents. Et c’est à travers ce prisme et son regard que le fil de sa vie se déroule, autour d’un sentiment étrange : celui de n'être que le spectateur de sa propre existence. En effet, du fait de son mutisme, Samuel ne parvient ni à interagir, ni à influer sur les événements auxquels il est confronté… Un subtil délice doux-amer.

 

D’où est née l’idée de votre personnage, Samuel ?

 

T.G - L'idée du personnage de Samuel m'est venue après l'envie de raconter cette impression de ne pas vraiment faire partie du monde, d'en être un simple spectateur. Il est construit pour et par cette idée de récit. Le fait qu'il soit muet et inexpressif donnait, selon moi, plus de relief à cette idée d'impuissance et de passivité. Ce n'est pas à proprement parler un personnage construit puisque la lectrice ou le lecteur complète la personnalité de Samuel avec ses propres ressentis, ses propres émotions, un petit peu à la manière d'un jeu vidéo dans lequel le personnage principal ne parle pas et ne donne pas vraiment son avis sur l'histoire, pour permettre une meilleur identification du joueur ou de la joueuse. Je pense par exemple au personnage de Link dans Zelda. C'est un procédé qui m'a toujours fasciné. 

 

Votre bande-dessinée a un vrai parti-pris d’un point de vue graphique mais aussi narratif. Vous mettez le lecteur à la place du personnage principal qui suit l’histoire de sa vie à travers ses yeux. Pourquoi ce choix de point de vue ? Cela a-t-il été un défi dans la construction ?

 

T.G - J'avais très envie de parler de ce sentiment du spectateur, car c'est un sentiment extrêmement déstabilisant qui m'obsède depuis tout petit, mais j'ai longtemps cherché un moyen de l'exprimer sans avoir à le décrire, à l'expliquer. J'ai un peu de mal avec les choses trop didactiques, je n'aime pas trop avoir l'impression que je suis en train de lire un manuel scolaire. Je préfère avoir l'impression de comprendre moi-même ce que l'auteur ou l'autrice essaye d'exprimer, quitte à rester parfois un peu dans le flou. Le point de vue subjectif me permet d'immerger la lectrice ou le lecteur dans la peau de Samuel, et lui transmettre un sentiment de malaise perpétuel. J'aime beaucoup l'idée que les personnages de la bande-dessinée regardent souvent vers le cadre des cases, comme si il nous fixait en lisant. Je trouve que ça donne du relief à la lecture. En termes de difficulté, ça pose effectivement quelques questions notamment de perspective ou de point de vue, mais qui ne sont largement pas insurmontables. Le plus compliqué selon moi était la gestion du rythme de l'histoire, qui se passe sur toute une vie. Il faut arriver à ne pas ennuyer le lecteur ou la lectrice tout en donnant le sentiment d'un temps long et étiré, de moment de silence et d'ennui.

T.G - Oui, c'était important pour moi. J'avais envie que la personne qui lise se sente à fleur de peau, dans l'appréhension perpétuelle des évènements qui allaient advenir en tournant les pages. J'espérais aussi créer un sentiment de chaos. Les événements dramatiques ou heureux arrivent souvent de manière chaotique et ne peuvent souvent pas être anticipés par des ficelles scénaristiques comme ça peut être le cas dans un récit structuré. Pour moi l'émotion vient en grande partie de la surprise. On se fait "avoir" par le récit et cela nous met au pied du mur. On est piégé, obligé de ressentir une émotion. Je ne dit pas que j'ai réussi, mais c'est ce que je cherchais à faire en tout cas, haha. Je trouve ça intéressant que ce sentiment d'impuissance soit à la fois lié à la condition de Samuel et à son handicap, mais aussi à la condition même du statut de lecteur, qui est contraint de subir le récit et ne peut pas interagir avec les événements.

 

Votre BD est très sombre, sur le monde qui entoure votre personnage mais aussi sur son rapport aux autres. Il y a peu de moments de réjouissances. Pourquoi ce choix de ne rien lui épargner ?

 

T.G - Je n'ai pas particulièrement l'impression d'avoir assombri le tableau, en fait Samuel a une vie relativement banale, un parent décédé, un père qui n'arrive pas à aimer, des problèmes à l'école, une rencontre amoureuse qui le bouleverse, une amitié forte, des angoisses de mort... C'est surtout le fait qu'il ne puisse pas communiquer ses émotions qui rendent le récit si lourd, je crois. Je trouvais ça intéressant de montrer que sans pouvoir communiquer, la vie devenait soudainement très violente.

 

L’univers graphique de cette bande-dessinée lui confère une véritable ambiance dans laquelle le lecteur est plongé dès les premières pages. Celle-ci est très différente de votre précédente BD “L’Homme le plus flippé du monde”. Vous aviez envie de changement tant dans la forme que dans le fond ?

 

T.G - En fait, les deux BD ont été écrites simultanément. J'avais juste envie d'approfondir un sentiment en particulier, de l'illustrer le plus fidèlement possible, alors qu'avec L'homme le plus flippé du monde, l'idée est plus de faire un dictionnaire de l'anxiété sur un ton plus humoristique. Le fait de travailler ces deux récits en parallèle me permettait d'avoir plus de recul sur l'un et sur l'autre, et donc plus de points de vue sur un même sujet (l'angoisse). J'aime aussi l'idée de sortir un peu de ma, mes zones de confort.

 

Pourriez-nous vous parler de quelques lectures (BD ou autres) qui vous ont marquées et que vous aimeriez conseiller à nos lecteurs ?

 

T.G - Récemment, j'ai lu beaucoup de bande-dessinée indépendante américaine. j'ai énormément aimé "Les intrus" d'Adrian Tomine, qui raconte la vie de personnages coincés dans une routine, un quotidien dont ils essayent de s'extraire, en vain. C'est extrêmement puissant, je trouve, et très drôle en plus. Il y a également "Rusty Brown", de Chris Ware, qui est une des meilleures bande-dessinées que je n'ai jamais lue. C'est un incroyable récit choral, se déroulant dans une ville américaine paumée, avec des histoires qui se croisent et s'entrecroisent, s'influencent sans le savoir. C'est extrêmement riche et Chris Ware a vraiment un sens du détail ahurissant. J'ai également lu beaucoup de livres de Stephen King récemment (je suis un peu monomaniaque, donc je lis toute la biblio d'un auteur/autrice a chaque fois que je commence)  et j'ai beaucoup aimé Simetierre. C'est bien plus qu'un simple récit d'horreur je trouve, puisque ça interroge la question du vivant : Qu'est-ce qui permet de nous dire qu'un être est vivant ou mort ? Je trouve cette question fascinante.

 

Entretien réalisé par Maya Albert, Leslibraires.fr

Copyright photo : Chloé Vollmer-Lo