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Auteurs et illustrateurs répondent à nos questions autour de leur dernier livre. Découvrez leurs livres de chevet, leurs conseils de lectures, et plongez dans les coulisses de leur travail.

Entretien avec...

Avant d'être libraire, Jean-François Planche était éditeur. Il a ouvert il y a un peu moins d'un an la librairie La Petite, en plein cœur du quartier étudiant de Lille. La Petite est membre du réseau leslibraires.fr.

 

Présentez-nous votre librairie.

 

J-F Planche - Comme son nom l’indique, LA PETITE offre une surface relativement restreinte (50 m2). J’ai voulu que l’endroit soit cosy et apaisant. Ainsi, il y a des canapés, du papier peint, de la musique, du café et aucune agression commerciale (exit les PLV* criardes !).

J’ai également souhaité avoir une offre limitée (2 000 références) pour que les lecteurs ne soient pas assaillis sous la proposition et que les livres soient ainsi plus visibles.

C’est un endroit ouvert, chacun vient y trouver ce qu’il veut, chacun complète comme il veut le nom de la librairie : la petite pause, la petite discussion, la petite découverte. Au final, ce sont les clients qui apportent la valeur ajoutée.

La librairie se trouve en plein cœur du quartier étudiant. C’est évidemment un atout mais il y a une contrepartie : 4 mois par an, pendant les vacances scolaires, la rue est déserte. Et 4 mois, c’est beaucoup !

 

Dans votre ancienne vie professionnelle, vous étiez éditeur. Quel regard portiez-vous à l’époque sur le monde de la librairie ?

 

J-F Planche - Comme la plupart des éditeurs, je comprenais mal qu’un libraire se contente de prendre 1 ou 2 exemplaires. De l’extérieur, on ne perçoit pas vraiment que les libraires sont noyés sous les nouveautés (43 000 nouveautés par an, ce n’est ni souhaitable ni raisonnable). De plus, et c’était un manque de discernement de ma part, je ne faisais pas forcément la différence entre un petit libraire indépendant, Sauramps et le Furet, alors que forcément, ça n’a rien à voir. Commercialement, j’avais tendance à penser que les choses se faisaient toutes seules, via les représentants. Avec le recul, je me rends compte qu’il fallait occuper le terrain en allant à la rencontre des libraires quand cela était possible.

 

Qu’est-ce qui vous a donné envie de changer de métier pour devenir libraire ?

 

J-F Planche - Après de belles réussites avec notamment les 8 000 exemplaires des deux titres de Laura Kasischke, Si un inconnu vous aborde et Eden Springs, trouver des idées ou des auteurs n’était pas chose facile compte tenu de la surproduction. Il était temps pour moi de passer de l’autre côté du miroir même si je garde une part active dans les Editions Page à Page dirigée par Agnès Mantaux.

Par passion et pour être cohérent dans mon parcours, je voulais rester dans l’univers du livre, être en contact physique avec le livre et si possible exercer ce métier de façon un peu différente.

 

Racontez-nous le parcours qui a été le vôtre jusqu’à l’ouverture de votre magasin ? Avez-vous suivi une formation ?

 

J-F Planche - Il y a très longtemps (j’ai 55 ans, ce n'est pas rien), j’ai fait une licence de lettres modernes et très vite, à 26 ans, j’ai créé mon studio graphique – l’imprimé m’a toujours fasciné. Quelques années plus tard, par passion du livre et avec l’aide de mon associée Agnès Mantaux, j’y ai adjoint l’activité d’édition.

Concernant la librairie, je n’ai pas suivi de formation et cela me pénalise tous les jours. Avec l’épidémie de Covid, la formation était compliquée à mettre en place et je n’avais pas les moyens de passer une période sans revenus. Cela dit, je pense que si j’avais fait une formation d’1 ou 2 mois en librairie, j’aurais laissé tomber le projet : le poids de l’administratif, les titres non disponibles et le manque de fiabilité dans les livraisons m’auraient découragé. Je fonctionne beaucoup sur l’engagement et le côté aléatoire de la chaîne du livre ne permet pas de s’engager auprès des clients. A titre personnel, cette contradiction n’est pas simple à gérer mais je me dis que les choses vont forcément se régulariser – au pire, je me mettrai au yoga.

 

Quel aspect vous a semblé le plus difficile lorsque vous vous êtes lancé dans cette aventure ?

 

J-F Planche - La sélection du fonds a été très compliquée. Je me souviens avoir passé des week-ends entiers à entrer des listes d’ISBN. Les premières commandes reçues, je me suis vite aperçu de la réalité : je n’avais aucun repère et je pensais qu’un nouveau Pierre Lemaître se vendait facilement à 75 exemplaires. La réalité est évidemment bien différente. Globalement, quand on ne vient pas du métier, rien n’est simple et il faut tout acquérir très vite. C’est à la fois épuisant et stimulant. Cela dit, quand j’étais coincé, j’ai pu compter sur Nolwenn Vandestien, déléguée de l’Association Libr'aire** qui m’a beaucoup aidé : elle a toujours été très réactive quand j’avais une question concrète.

 

Que vous apporte ce métier ? Qu’est-ce qui est le plus agréable dans votre quotidien ?

 

J-F Planche - Le plus agréable, c’est le contact avec la clientèle : quel que soit l’âge, les clients sont sympas et ouverts et la diversité des clients induit de devoir s’adapter en permanence. De plus, contrairement aux autres commerces, nous sommes dispensés des marchandages (je n’aurais pas su faire).

J’aime aussi l’imprévu : quand je me lève, je ne sais jamais de quoi sera faite la journée et chaque journée apporte son lot de surprises (bonnes ou mauvaises). Ainsi, le samedi des Journées du Patrimoine reste mon meilleur jour et je n’ai jamais compris pourquoi.

Découvrir un livre pour le conseiller, savoir avec qui le partager et à qui il plaira est également un grand plaisir. Cela fausse un peu la lecture, mais que vaut un livre s’il n’est pas partagé ?

Enfin, j’ai trouvé très agréable de vendre L’Histoire de France de Jules Michelet chez Citadelles et Mazenot, à 219 € !

 

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite devenir libraire ?

 

J-F Planche - Après dix mois d’activité, j’ai évidemment plus de conseils à recevoir que de conseils à donner. Globalement, je pense qu’il y a deux façons d’envisager ce métier : avec une âme de poète (et, forcément, c’est intenable financièrement) ou avec une âme de comptable (et là, c’est simplement pénible). Je crois que l’enjeu est de trouver un équilibre entre ces deux extrêmes.

Je pense aussi qu’il ne faut pas trop se conformer aux modèles existants, car une librairie doit avoir une âme et une vraie personnalité. C’est le libraire et ses choix qui font la librairie et pas seulement un modèle économique imparable sur le plan technique.

Être conseillé par quelqu’un du métier me semble absolument nécessaire et tous les conseils sont bons à prendre.

Enfin, de façon très pragmatique, plutôt que se focaliser sur le fonds, il faut prendre le temps de bien négocier les remises avant l’ouverture. Après, c’est trop tard !

 

Pouvez-vous nous parler de 3 livres que vous conseilleriez les yeux fermés ?

 

L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir de Rosa Montero (Points). Alors qu’elle travaille sur Marie Curie, Rosa Montero perd brutalement son mari. Elle établit alors un parallèle entre la mort de son mari et la mort subite de Pierre Curie. On y apprend des quantités de choses (sur Marie Curie, sur la condition de la femme à l’époque, sur la recherche…). C’est un livre sur le deuil mais ce n’est pas un livre triste. Sincère et émouvant, ce livre se situe à mi-chemin entre les souvenirs personnels et la mémoire collective, entre l’individuel et l’universel.

 

Sukkwan Island de David Vann (Gallmeister). Jim décide d’emmener, pendant une année entière, son fils de treize ans sur une île déserte, pour y vivre dans une cabane isolée. Il voit là l’occasion de renouer avec cet ado qu’il connaît mal. Et bien évidemment, les choses ne se passent pas comme prévu. Il y a une vraie histoire, du suspens, les personnages sont bien campés et le côté « grands espaces » est intéressant. Pour ne rien gâcher, la couverture est magnifique.

Madame Hayat de Ahmet Altan (Actes Sud). Fazil, un étudiant turc, tombe amoureux d’une femme voluptueuse, solaire, et beaucoup plus âgée que lui : Madame Hayat. En parallèle, il fait la connaissance de Sila, étudiante comme lui. Pour Fazil commence un double bonheur et une double initiation. Pourtant, au final, il faudra bien faire un choix (qui, en l'occurrence, sera aussi un double choix). A la fois classique et moderne, ce roman mêle subtilité et réflexion, le tout dans le contexte répressif de la Turquie.

 

Quand je sens que je peux prendre un petit risque, je vais orienter sur Feu de Maria Pourchet (Fayard), Mon mari de Maud Ventura (L'Iconoclaste) ou Débâcle de Lize Spit (Actes Sud).

 

*La PLV ou publicité sur le lieu de vente désigne l'ensemble des usages possibles des nombreux supports publicitaires ou visuels pouvant être présents sur le lieu de vente.

**Association regroupant une cinquantaine de librairies indépendantes des Hauts-de-France, également membre du réseau leslibraires.fr

 

Entretien réalisé par Maya Albert, Leslibraires.fr