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Entre ciel et terre

Entre ciel et terre

Jón Kalman Stefánsson

Folio

  • par (Librairie de l'Angle rouge)
    12 novembre 2020

    L'éternel coup de coeur

    Une immersion poignante dans le quotidien des pêcheurs islandais du XIXe siècle. Mais surtout, une histoire d'Amour. Amour des livres, amour de la nature qui donne et reprend, et amour de la vie, avant toute chose.
    La langue de Stefansson est une prose poétique empreinte d'une mélancolie saisissante et d'une beauté pure.
    " Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts. "
    Premier opus d'une trilogie, à dévorer avec la même avidité, pour La tristesse des anges et le Cœur de l'homme.


  • 3 septembre 2015

    S'en vient le soir
    Qui pose sa capuche
    Emplis d'ombre
    Sur toute chose,
    Tombe le silence,
    Déjà se lovent
    La bête sur son lit d'humus
    L'oiseau dans son nid
    Pour le repos nocturne.

    Relire encore une fois ces quelques vers du Paradis perdu de Milton, les retenir pour, plus tard, sur le bateau, les réciter au gamin. C'est ce qui a tué Bàrdur. Obnubilé par la beauté de la poésie, il a oublié sa vareuse au crochet du baraquement. La mer d'Islande ne pardonne pas ce genre d'étourderie. Bárdur est mort, gelé sous le banc de nage, laissant le gamin inconsolable. Le jeune pêcheur ne veut plus, ne peut plus retourner en mer. Il marche jusqu'au village, d'abord pour rendre le Paradis perdu à son propriétaire, ensuite pour décider s'il doit continuer à vivre après la perte de son meilleur ami.

    Mer glaciale, vent violent, neige et glace, la nature islandaise est peu clémente avec les pêcheurs de morue. Mais ils sont rudes, forts et savent mettre humblement leur destin entre les mains de Dieu avant de prendre la mer. Ces taiseux connaissent les mots des prières, les mots de la pêche. D'autres recherchent la beauté, la consolation des mots. Báldur et le gamin sont de ceux-là. Mais les mots peuvent tuer aussi. On veut relire un poème et on en meurt. Et voilà le gamin seul, privé du soutien de son ami, il se sent déplacé. Il en veut aux pêcheurs de continuer à vivre, il est mal à l'aise au village, ridicule, privé de mots. A quoi bon vivre alors ? Le gamin traîne un sentiment de culpabilité. Qu'a-t-il fait pour mériter la vie quand tous ceux qu'il a aimés sont morts ? Peut-il encore rire, s'émouvoir, désirer, quand le corps de Báldur gît, gelé, sur la table du baraquement ? le gamin va devoir trouver en lui des raisons de vivre.
    Ce premier tome d'une trilogie est proprement envoûtant. Porté par l'écriture très poétique de Jón Kalman STEFÁNSSON, le récit raconte le froid, la solitude, le deuil, mais aussi l'amitié, la poésie, l'espoir de la jeunesse. Le gamin, tendre et émouvant, est un personnage dont on a envie de suivre le chemin. Et certains villageois, hauts en couleurs, demandent aussi à être mieux connus. Une magnifique introduction pour la suite à venir.


  • 15 novembre 2012

    Roman de Jon Kalman Stefansson.
    Précision : l’orthographe des noms et des lieux n’est pas celle du livre, mais je n’ai pas les caractères nécessaires pour les transcrire exactement.
    Pour s’être mis en tête de retenir quelques vers du Paradis perdu de Milton, le pêcheur Bardur a oublié sa vareuse. En pleine mer, par un matin de tempête glaciale, cet oubli est fatal et Bardur meurt de froid sous le banc de la barque de pêche. « Un homme sans vareuse se retrouve ruisselant en un temps infime, le froid s’empare de lui comme un étau et ne le lâche plus, en tout cas, pas ici, en pleine mer. » (p. 92) Cette tragique disparition bouleverse le gamin, jeune pêcheur de 20 ans, indéfectiblement lié à Bardur.

    Le gamin décide de rapporter le livre maudit à son propriétaire, un vieux capitaine aveugle. Pendant sa marche dans la neige, il se résout à mourir une fois sa mission accomplie, afin de retrouver son ami, mais aussi tous les êtres chers qui ont déjà dépeuplé son existence. Arrivé au terme de son périple, il rencontre le capitaine Kolbeinn, Helga et Geirbrudur qui forment une étrange trinité. « Il a rendu le livre, mission accomplie, merci bien, la prochaine affaire à l’ordre du jour consiste à décider s’il doit vivre ou mourir. » (p. 171) Alors que tous ses chers disparus semblent l’appeler depuis l’au-delà, le gamin ne sait pas s’il doit faire honneur à Bardur en mourant ou en vivant.
    Le gamin est un personnage très touchant, notamment par le sentiment qu’il a de toujours être ridicule. Je le rejoins parfaitement en cela. « Il dit bien souvent de grosses bêtises qui le mettent dans l’embarras ou éveillent sur lui un intérêt inutile, ce qui revient presque au même que de s’attirer les problèmes. » (p. 239) Ah, cette envie constante de disparaître aux yeux du monde… Le gamin garde à l’esprit les lettres de sa mère qui lui parlait de son père, de ses frères et de sa petite sœur. Cette correspondance est le fondement de sa littérature intime. À celle-ci s’ajoute désormais la poésie de Milton qui a coûté la vie de son ami. On s’interroge alors sur le pouvoir des mots. « Lire des poèmes vous met en danger de mort. » (p. 103) C’est vrai pour Bardur, mais pas pour le vieux capitaine aveugle. Ce qui l’a sauvé du suicide, c’est de savoir qu’il y avait encore des mots à découvrir et à partager.
    Ce roman est une belle peinture de l’Islande. La pêche à la morue est emblématique des pays nordiques. « La plupart des villages d’Islande ont été construits sur les arêtes de morue, lesquelles sont les piliers qui soutiennent la voûte des rêves. » (p. 81) Si on en doutait, on constate que l’Islande est le pays du froid, que ce soir sur terre ou sur mer. La neige, la glace et le vent sont autant d’éléments éternels et immuables de ce pays : ils semblent défier les vivants et se moquent bien des pêcheurs engloutis dans les profondeurs gelées de la mer. Je m’interroge d’ailleurs sur le titre : quid de la mer qui est tout de même un élément essentiel au nœud de l’intrigue ? Certes, le gamin s’en éloigne après la mort de son ami, mais sans elle, il n’y aurait pas eu de drame.
    Voici enfin le point négatif de ce roman : pour moi, l’oubli de la vareuse est totalement improbable. Certes, Bardur était tout à sa poésie, mais il faisait glacial avant même qu’il monte dans la barque. En outre, comment ses camarades, et surtout le gamin si occupé de son ami, ont-ils pu ignorer que Bardur avait oublié sa vareuse ? Enfin, la barque attend un moment à l’arrêt le signal du départ : Bardur a forcément eu froid et je ne comprends pas comment il peut attendre la haute mer pour prendre conscience de son oubli. Mais peut-être est-ce moi qui projette mon confort de frileuse sur cet homme rude, habitué à une vie rugueuse. Toutefois, il me semble que le roman se fonde sur une invraisemblance qui rend peu crédible le drame.
    L’amitié entre le gamin et Bardur est palpable et très émouvante. Il s’agit donc d’un beau roman, bien construit, hormis la réserve que j’ai évoquée. Certaines descriptions manquent un peu d’âme, mais on se laisse facilement emporter par cette histoire de mer et de deuil.


  • 1 mai 2011

    C’était en ces années où, probablement, nous étions encore vivants. Mois de mars, un monde blanc de neige, toutefois pas entièrement. Ici la blancheur n’est jamais absolue, peu importe combien les flocons se déversent, que le froid et le gel collent le ciel et la mer et que le frimas s’infiltre au plus profond du cœur où les rêves élisent domicile, jamais le blanc ne remporte la victoire.

    Premières lignes de ce livre, une invitation à un voyage d’où je suis ressortie remplie d’émois et d’un bonheur pur. Lecture hypnotique semblable au ressac de la mer. Enveloppée par l'histoire et l'écriture, je me suis abandonnée. Un bonheur indéfinissable qui m’a fait pleurer. Il s'agit de ces moments rares et privilégiés que nous offrent certaines lectures.

    Comment parler de ce coup de cœur ? Je l’ai lu il y a plus d’une semaine dans des conditions particulières. Je partais pour mes vacances au soleil. Dans l’avion, les attitudes et les conversations des passagers trahissaient l’attente mêlée à la joie de goûter au sable blanc. Mais moi je n’étais plus avec eux. J’étais en communion avec l’écriture de Stefánsson . J’accompagnais Bárour. Un pêcheur qui absorbé par les vers du paradis perdu du poète Milton en oublie sa vareuse. Plus qu’un vêtement, un accès à la survie lors de la pêche. Quand le vent vous mord le visage, que le froid vous pénètre le corps et que les vagues vous cinglent le visage dans cette mer d’Islande. Une histoire où le ciel et la mer sont omniprésents. Des descriptions où la magie des mots m’a coupée le souffle. Mais l’histoire ne se résume pas à la poésie qui coûte la vie à Bárour. Il s’agit d'une plongée dans un autre monde ! Les questionnements, les constats sur la vie et la condition de l’homme jalonnent avec force et grâce ce récit. Un jeune gamin qui accompagnait Bárour veut lui rendre hommage. A sa façon. Rendre le livre prêté à Bárour à sa propriétaire. Et un deuxième voyage pour cette seconde partie. L’adolescent longe les ténèbres, les touche du doigt. La vie vaut-elle la peine d’être vécue ? Un flirt d'une beauté mélancolique avec la mort où le souffle de la vie sera le plus fort.
    Je n’ai pas lu ce livre, je l’ai ressenti. Il a pris possession de mon âme, de mon cœur. Je suis devenue une terre conquise par cette écriture magnifique et unique. Des mots qui fécondent bien plus qu’une histoire. Un joyau.