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Le message

Le message

Andrée Chedid

J'ai Lu

  • 14 mars 2021

    Elle se nomme Marie et elle marche dans une ville en guerre, peu importe laquelle. C’est une ville assiégée donc hors temps.
    « Comment définir cette contrée, comment déterminer ses frontières? Pourquoi cerner, ou désigner cette femme? Tant de pays, tant de créatures, subissent le même sort. Dans la boue des rizières, sur l’asphalte des cités, dans la torpeur des sables, entre plaines et collines, sous neige ou soleil, perdus dans les foulés que l’on pourchasse ou décime, expirant parmi les autres ou dans la solitude: les massacrés, réfugiés, fusillés, suppliciés de tous les continents, convergent soudain vers cette rue unique, vers cette personne, vers ce corps, vers ce cœur aux abois, vers cette femme à la fois anonyme et singulière. A la fois vivante, mais blessée à mort. »
    Elle porte une robe à fleurs jaunes et illumine la ville détruite : les ruines, la poussière et la peur. Cette femme part rejoindre l’homme qui compte le plus pour elle. Marie a rendez-vous avec Steph pour mettre fin au chaos des disputes Entre eux, elle en est convaincue, ce ne sera plus la guerre.
    « A peine séparés, ils ne pensaient qu’à se retrouver. Ils s’aimaient par-delà ces disputes, cette pierraille querelleuse. »
    Marie, lumineuse et folle d’espoir, reçoit une balle dans le dos sur le chemin qui la mène à l’autre bout de la ville sur le pont où l’attend Steph. Elle vacille et s’effondre au sol, terrassée par la douleur. Entre ses mains, elle serre la lettre de Steph et s’efforce d’écrire « je venais ».
    Un couple de vieilles personnes, Anton et Anya, quittent le quartier. Ils fuient leur vie dans cette ville en guerre. Ils viennent au chevet de Marie, et Anya devient messagère de ce mot d’amour. Elle court vers sa propre jeunesse et celle de Marie, vers leurs jeunesses confondues, entremêlées.
    « Elle court Anya, elle court, au milieu de cette chaussée, vide, exposée aux mauvais coups. Ce n’est pas le moment d’y penser. Elle voudrait se débarrasser de toutes ces années qui freinent son pas, et retrouver son corps d’adolescente. »
    Les histoires d’amour des deux couples s’entremêlent. Les anciens sont solidaires de ce jeune couple inconnu. Anton imagine Anya, à cette même place.
    « Anya, souvent perdue, souvent retrouvée. Ni l’un ni l’autre n’ont regretté d’avoir accompli ce long chemin; ni d’avoir parcouru cette course d’obstacles de l’existence, tantôt ensemble, tantôt seuls. La durée est une conquête, il le sait. Mais s’étaient-ils vraiment quittés? Ils n’avaient jamais cessé, l’un et l’autre, de se faire signe, de se revoir, tout en s’accordant une tacite liberté. Le temps de leur séparation s’était traversé en s’efforçant de préserver l’avenir, de ne jamais élever entre eux d’infranchissables barrières. »
    Anton et Anya se voulaient lucides et indépendants mais l’angoisse les étreignait dès qu’ils croyaient vraiment se perdre. Ils se reconnaissent sous les flétrissures du temps et souhaitent mêler à travers les années l’infinie variété de leurs tempéraments et de leurs visages.

    Dans sa course effrénée, Anya dévore l’espace et le temps. Son cœur s’électrise et s’enflamme. A-t-il jamais cessé de brûler ?

    J’aurais aimé recopier la page 66 intégralement mais le mieux c’est de donner envie de lire ce texte où l’intertextualité littéraire révèle la puissance des sentiments amoureux.
    Et l’amour, l’amour dans tout cela? Cet amour qui n’est peut-être que le désir de sortir de sa peau, de rejoindre l’autre, d’approfondir le mystère au fond de chacun. Que fait-on de cette mémoire qui nous construit, ensemble ?
    « J’aime cet homme que j’ai failli quitter pour toujours. »
    « Marie aurait voulu entonner tous les chants d'amour dont elle se souvenait. Elle aurait aimé effacer tous les sarcasmes, tous les doutes, toutes les craintes, toutes les inquiétudes. Elle s'alliait et se reliait à cet amour orageux mais robuste; déroutant, mais tenace. Elle acceptait ses chemins escarpés, ses moments abrupts, ses colères ténébreuses, ses humeurs, ses errements, ses complexités, ses subtilités, ses chicanes, ses querelles, ses dêmélés, ses vides. Elle ne se soucierait plus du jugement des autres. Que savent-ils de l'amour ceux qui croient que celui-ci n'offre que des terres paisibles et rassurantes ? ceux qui pensent que la jouissance, l'euphorie des corps suffisent ? ceux qui ignorent que l'amour se perpétue au-delà des sens, qu'il s'enracine à la fois dans la volupté et dans l'ailleurs ? que l'amour tient du toucher, de l'odorat, du goût, de tous les sens, mais va plus loin encore ? Mystérieux comme la vie, pétri de folie et de sagesse. Marie voudrait chanter l'amour, le bel amour; chanter tout ce qui se bâtit dans le mystérieux combat de la lumière et des ombres, chanter ce désir d'être dans sa peau et en dehors de sa peau...
    Tout s'éloignait, tout paraissait vain. La vie n'était que bref passage sur cette mystérieuse planète qui continue de pirouetter, imbue de son importance, comme une danseuse étoile sur la scène des astres ! Comment peut-on se prendre au sérieux quand l'existence est si éphémère et qu'elle ne cesse de courir vers sa fin ? [...]
    Elle tentait d'imaginer un monde d'où la mort serait exclue, ce monde -là deviendrait démentiel avec l'enchevêtrement des générations, l'encombrement, les haines perpétuées, la confusion, les détresses, les maladies sans limites, les conflits jamais dénoués, les temps jamais révolus... L'horreur d'une éternité parfaitement inhumaine. Peut-être que la vie même y perdrait son sens. "Dans sa sagesse, la vie s'inventa la mort", se disait-elle. [...]
    Son amour pour Steph, tourmenté et radieux, l'accompagnait partout. Cet amour centrait, stabilisait son existence; tandis que d'autres passions, éphémères, s'étaient dissipées au cours des saisons.
    Mais en ce jour, l'Histoire avait eu raison de son histoire, Marie faisait soudain partie de ces vies sacrifiées, rompues, écrasées par la chevauchée des guerres. Les violences issues de croyances perverties, d'idéologies défigurées, de cet instinct de mort et de prédation qui marquent toutes formes de vie, avaient eu raison de son existence. "