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Oeuvres vives

Oeuvres vives

Linda Lê

Christian Bourgois

  • par (Fontaine Sèvres)
    18 novembre 2014

    oeuvres vives

    L'instinct vers la solitude prouve que l'on est sur la bonne voie. Ainsi a vécu , au Havre, Antoine Sorel, écrivain.
    Dans le roman de Linda Lê, le narrateur jeune journaliste fervent admirateur de cet écrivain, part à sa recherche , guidé par son oeuvre " comme une boussole l'aidant à s'orienter". Le suicide de Sorel multiplie l'envie , la nécessité d'écrire sur la vie de l'auteur.
    La ville du Havre , provinciale, portuaire et rock à la fois est le décor de ses investigations.
    Parangon de l'écrivain doué et orgueilleux mais marginalisé, Sorel y a toujours vécu, sans argent , en voie de clochardisation, aux marges de l'autisme social. Hors l'écriture, de sa supériorité, la vie de Sorel ressemble à un oignon qu'on épluche un peu chaque jour en pleurant.
    A travers la mise en abyme de ses personnages, Linda Lê rend hommage au travail de l'écrivain ; à ses difficultés, à ses doutes et à ses renoncements, souvent mâtiné de patience et de solitude , mais dont l'exigence même est la seule issue pour ne pas ressembler au monde.


  • 30 septembre 2014

    « Sang d'encre »

    Linda Lê est née au Vietnam, vit en France et sa patrie est la littérature, car son sang est d’encre. Une encre pure coule dans ses veines, elle écrit sans les compromissions qu’impose parfois le milieu littéraire pour qu’une œuvre soit visible. Chacune de ses publications est l’éclatante illustration de ses talents d’écrivain constamment sur la corde raide. Pour cette rentrée, elle nous offre la sortie simultanée d’un roman, « Œuvres vives », et d’un essai sur l’écriture en exil,  « [Par ailleurs (Exils)](http://www.onlalu.com/site/ouvrages/par-ailleurs-exils-linda-le/) ». Des textes qui forment comme un pont suspendu entre deux mondes où la littérature est reine. Côté roman, on est dans l’intimité créative de l’auteur à travers un personnage d’écrivain qui est l’avatar d’elle-même, et côté essai on découvre l’univers des autres, ses maîtres en littérature qui, comme elle, s’expriment en terre ou en langue étrangère.

    Commençons par « Œuvres vives ». Si ce très beau titre fait irrémédiablement penser à l’œuvre d’un romancier, le sens exact n’en est pas moins très évocateur du travail d’écriture de Linda Lê qui n’est jamais dans une approche de surface, mais qui navigue toujours en eaux profondes. Les œuvres vives d’un bateau sont la partie de la coque immergée dans l’eau, contrairement aux œuvres mortes qui en sont la partie émergée. Ce roman est une plongée fascinante dans les abysses de la création à travers le portrait d’Antoine Sorel, un auteur de talent peu connu, pour qui la littérature est à la fois « la plaie et le couteau ». Le narrateur, un journaliste culturel en déplacement au Havre, tombe par hasard sur un livre de cet écrivain très estimé par un cercle restreint d’exigeants lecteurs. Saisi et ébloui par la virtuosité du texte, la stupeur du jeune homme est d’autant plus grande qu’il apprend le lendemain même, en découvrant sa nécrologie dans la presse, que Sorel vient de se donner la mort à 45 ans. Il s’est défenestré. « Je n’avais pu dire ce qui m’attristait le plus, de lire dans un journal qu’un homme avait attenté à ses jours ou de savoir que la littérature de Sorel ne l’avait pas empêché de se détruire ». Il s’engage alors dans une entreprise des plus ambitieuses : enquêter sur Sorel et tenter d’en écrire sa biographie pour mettre en lumière son œuvre et lui redonner vie. « Car écrire c’est brûler vif, mais c’est aussi renaître de ses cendres » disait Blaise Cendras. Il va donc rencontrer les proches de l’auteur: les femmes aimées, l’épouse abandonnée, les amis, son éditeur, ses frères protecteurs et un père méprisant considérant son fils comme « un gribouilleur qui ne vend pas de romans ». Toute une galerie de portraits qui nous donne à percevoir les malentendus, les incompréhensions qui peuvent exister entre un artiste et son entourage familial, son milieu social. Que peut-on, que doit-on sacrifier pour créer ? Qu’est-ce qui aide les écrivains à s’obstiner ? Comment ne pas dévier de sa route et ne pas céder aux sirènes de la renommée qui peuvent mener à la facilité ? Comment ne pas se nuire au risque de rester un auteur éternellement confidentiel ? Tant de questions sur la création littéraire auxquelles Linda Lê répond dans ce brûlant roman avec toute l’élégance de pensée qui est la sienne et la limpidité de style qui la caractérise.

    Dans le second ouvrage, un essai intitulé « Par ailleurs », Linda Lê s’intéresse aux « maudits d’étrangeté » comme les appelait Albert Cohen. Ces natifs d’ailleurs, ces exilés qui, comme Ovide, trouvaient un remède à leur mal de vivre dans la folie d’écrire. « Il n’avait plus que son génie pour se sauver de sa désespérance ». Et  c’est avec bien d’autres génies de la littérature sans patrie que l’auteur nous propose de découvrir que « lire, c’est aussi s’exiler dans cet ailleurs pour mieux revenir vers soi ». Armez- vous d’un carnet et d’un stylo tant il y a de notes à prendre au cours de la lecture de cet essai : auteurs et œuvres à explorer, citations de grande justesse à mémoriser. Linda Lê nous confronte à la pensée féconde des plus grands écrivains au sang d’encre, mais aussi sans ancre : Benjamin Fondane, Victor Hugo, Pessoa, Cioran, Brecht, Perec, Nabokov, Imre Kertész, Gombrowicz . Elle nous offre par ailleurs une série de portraits en esquisse d’auteurs en exil intérieur qui, comme son personnage  romanesque d’Antoine Sorel, n’ont pas été sauvés par la littérature et se sont donné la mort :  Klaus Mann, Jean Améry, Ernst Weiss, Marina Tsvetaeva, Alejandra Pizarnik., Pavese... Finalement dans cet essai aussi généreux qu’exigeant Linda Lê apporte beaucoup de réponses aux questions posées dans « Œuvres vives » sur la création. On ne peut que recommander très chaudement de lire les deux textes à la suite pour rester plus longtemps avec cet auteur qui a un tel amour de la langue : « On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie c’est cela et rien d’autre ». Et pour finir,  elle nous fait la magistrale démonstration qu’en écriture le déracinement est finalement une chance, celle de rester en tous lieux un passant et un passeur de mots. Et Linda Lê de citer Cioran: «  Une langue est un continent, un univers et celui qui se l’approprie est un conquistador ». Lisez Linda Lê, cette incontournable et incandescente conquistadora des lettres françaises.

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