Passage des larmes, roman
EAN13
9782709631075
ISBN
978-2-7096-3107-5
Éditeur
Lattès
Date de publication
Collection
LITTERATURE FRA
Nombre de pages
249
Dimensions
2 x 1 x 0 cm
Poids
266 g
Langue
français
Code dewey
843
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iLES ÎLOTS DU DIABLEMagnifique pièce d'eau indigo aux allures lacustres, le Goubbet al-Kharab est l'extrême pointe du golfe de Tadjourah, qui vient mourir non loin du lac Assal et de la zone volcanique de l'Ardoukoba dans un impressionnant décor de montagnes arides.À l'intérieur du Goubbet : l'île du Diable (ou plus exactement les îlots du Diable), ancien cratère sous-marin au sommet duquel on a retrouvé des huîtres fossiles.

Une si longue absenceCarnet no 1. Lundi 2 octobre.
Déjà trois jours que je suis de retour. Je suis revenu à Djibouti pour des raisons professionnelles et non pour m'inviter à la table de la nostalgie ou rouvrir de vieilles blessures. J'ai vingt-neuf ans et je viens de signer un contrat avec une compagnie nord-américaine qui me vaut des émoluments substantiels. Je dois rendre le fruit de mon enquête qui satisfera, à coup sûr, son appétit d'ogre. Un dossier complet avec fiches, notes, plans, croquis et clichés photographiques qui devra être livré au bureau de Denver, dans le Colorado, dans les meilleurs délais. J'ai une petite semaine pour conclure cette affaire. Je serai payé en dollars canadiens virés sur mon compte domicilié, comme moi, à Montréal. Passé la semaine, je ne suis plus couvert par la compagnie. C'est à mes frais. À mes risques et périls, m'a répété Ariel Klein, leur conseiller juridique, en fronçant le sourcil unique qu'il a aussi fourni que Frida Kahlo. Il m'a souhaité bonne chance en tournant les talons. J'ai pris la direction de l'aéroport avec ma petite valise de trappeur.Me voici en mission dans le pays qui m'a vu naître et cependant n'a pas su ou n'a pas pu me garder auprès de lui. Je ne suis pas doué pour le chagrin, je le confesse. Je n'aime ni les adieux ni les retours ; j'abhorre toute forme d'effusion. Le passé m'intéresse moins que l'avenir et mon temps est très précieux. Il a la couleur du billet vert. Dans le monde d'où je viens, le temps n'est pas un étirement nébuleux. Le temps, c'est de l'argent. Et l'argent, c'est ce qui fait tourner le monde. C'est la Bourse avec ses flux de pixels, d'algorithmes, de chiffres, de denrées, de produits manufacturés, d'indices signalétiques, d'idées, de sons, d'images ou de simulacres qui tombent sur les écrans du monde. C'est l'élan vital de l'univers, la mise à mort du concurrent et le gain du marché convoité.
Je suis de retour. Pour une mission pas plus difficile, ni plus facile qu'une autre. Voilà trois jours que je traîne mes yeux et mes oreilles un peu partout afin de percer le mystère des grandes manœuvres qui ont commencé avant mon arrivée. Depuis ce mercredi 28 septembre où j'ai reçu un coup de fil mystérieux, et avant le vol Montréal-Djibouti via Paris du lendemain, je traque de menus indices à la manière du géologue prospecteur jamais à court de nappes aquifères et de puits de pétrole à forer.Hier, juste avant d'écouter l'édition de 17 heures du journal de la BBC, émis depuis Londres, en langue somalie, j'ai rédigé mon premier rapport :Quelque part entre Assab et Zeïlah en passant par le golfe de Tadjourah, il est une terre sans eau. Une terre rocailleuse, labourée par les pas têtus de l'homme. Surgie du chaos préhistorique, elle fut autrefois plus verdoyante que l'Amazonie. Et depuis le soleil n'a de cesse de se rajeunir avec la sève de ses propres incendies. Les hommes, eux, sont là depuis la nuit des temps, les pieds poudrés par la poussière de la marche, l'esprit dévalant les galets du temps. Les hommes de ce vieux pays attendent toujours quelque chose : un orage, un messie ou un séisme. Heureusement, il y a du brouillard. Une véritable purée de pois qui tombe et s'installe pour la journée. Alertes, les hommes ont tendu un piège au brouillard. Leur système est diabolique. D'imposantes toiles de soixante-dix mètres carrés – dons des forces américaines – ont été étalées sur la plage de part et d'autre d'un périmètre grand comme un terrain de football. Elles ne sont pas destinées aux besoins d'un cinéma en plein air mais servent à collecter cette eau de brouillard. Les minuscules particules qui flottent en suspension dans l'air sont prises dans les mailles du filet, puis se déversent dans une gouttière reliée à un tuyau. L'eau ainsi obtenue est filtrée, débarrassée des effluves d'hydrocarbure. Elle a bon goût, bien que riche en sodium et en calcium. Le brouillard peut produire plusieurs litres d'eau par jour mais il est, par nature, imprévisible. Il arrive que cette manne capricieuse subvienne aux besoins quotidiens de plusieurs familles chassées de la capitale. Autant que je peux me fier aux apparences, les jeunes d'ici sont d'excellents chasseurs de brouillard. Carnet no 1, note no 1, rubrique climatique.
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Rencontre avec Abdourahman Waberi, auteur de "Passage des larmes", paru chez JC Lattès.
Abdourahman A. Waberi compose un récit sensible, haletant et poétique et nous fait traverser de part en part ce pays de sables, dîlots et de passages.

© Hachette

Rencontre avec Abdourahman A. Waberi

Abdourahman A. Waberi, écrivain d’origine djiboutienne, est un voyageur qui vous accueille, en escale parisienne, rue du Faubourg Saint-Denis, entre boucherie hallal et restaurant indien. « C’est ma rue-monde » sourit-il. Bientôt, il repartira à Los Angeles où il enseigne la littérature francophone dans un collège universitaire californien. A l’été 2010, il s’installera à la villa Médicis à Rome pour une année d’écriture.

Passage des larmes (éd. Lattès), son nouveau roman, est sorti en septembre. Son huitième, avec de vrais succès publics comme le précédent, Aux Etats-Unis d’Afrique(éd. Lattès), et des romans qui font plus lentement leur chemin, comme ce dernier dont l’action se déroule à Djibouti.

Waberi y met en scène le retour au pays natal de Djibril. A l’adolescence, il a fui vers l’Occident. Il se fait appeler désormais Djib par ses amis du Québec où il partage la vie de Denise, femme aimée et aimante. Djib est chargé d’une enquête sur l’état des forces de Djibouti, pour le compte d’une de ces sociétés privées que l’on croise en Irak ou en Afghanistan où elles font la guerre - et de l’argent - prenant la place des états.

Mais peut-on revenir impunément à ses territoires d’enfance ? De la famille de Djib (un grand-père conteur, une mère sans amour, un père dont il avait honte), il ne reste que son jumeau, Djamal, fragile, perdu, qui s’est embarqué dans l’islamisme comme sur un radeau de survie.

« Je m’inspire de ce qui se passe en Somalie en ce moment », explique Abhourahman A. Waberi. Les mots fleuris qui ouvrent chaque chapitre où s’exprime Djamal, du fond de la prison où l’ont conduit ses choix politico-religieux, « c’est la bande-son du livre. Je m’interroge sur ce qui pousse ces jeunes gens nés dans les banlieues européennes à se faire sauter la cervelle pour la révolution islamiste. J’ai visionné des cassettes : c’est toujours le même topo, un discours sans intérêt, de la rhétorique qui se mord la queue, un langage qui fonctionne sur le registre de la foi. Mais sur la musique et les images dont d’une charge émotionnelle et poétique déchirante ».

Waberi tire parti «consciemment, en l’exagérant d’un poil, de la situation de Djibouti. J’en fais le centre du monde le plus contemporain où se rejoindraient les excès du capitalisme tardif - Dubaï y construit un énorme centre commercial - des relents nauséabonds de la Françafrique, un choc de civilisation comme de génération, des questions démocratiques. »

Le titre s’inspire du Bab el-Mandeb, autrement dit « La porte des larmes », petit détroit entre Djibouti et le Yémen. Mais le livre vient de beaucoup plus loin. « Sur mon ordinateur, pendant trois ans, il a existé comme « Le livre de Ben ». Mon intention au départ était d’évoquer cette grande figure de l’exilé qu’était Walter Benjamin. »


Philosophe, poète, traducteur en allemand de Balzac, Baudelaire ou Proust, Walter Benjamin, Juif, s’était réfugié en France à l’arrivée des Nazis. Comme tous les Allemands et Autrichiens, il a été interné en camp de rétention à la déclaration de guerre. Libéré grâce à ses amis, il a tenté de fuir vers l’Espagne mais il a mis fin à ses jours à la frontière.

Au début de l’écriture du roman, Waberi avait développé l’époque parisienne de Walter Benjamin. « J’avais même pensé à une scène littéraire où la négritude aurait pu être présente. Après tout, Césaire, Senghor ont vécu ces années-là à Paris. »

Finalement, Le livre de Benjamin n’apparaît qu’en palimpseste, sous les pensées vengeresses que note Djamal sur les feuillets que le vent du désert fait réapparaître dans le vieux fortin de l’époque de la colonisation française où il est retenu prisonnier. « C’est le seul écart que je fais avec l’Histoire. Pour mon roman, il fallait que Walter Benjamin arrive à Djibouti. Après tout, des camps de rétention auraient fort bien pu exister dans ce territoire complètement vichyssois. »

Emergeant du sable sec, les fragments du discours humaniste de Walter Benjamin finissent par instiller le doute sur le bien-fondé de ses choix dans la tête de Djamal. Parallèlement, Djibril perd ses mots et ses pensées dans un Djibouti qu’il ne comprend plus. De plus en plus seul, tandis que dans sa tête, une petite voix « débobine le film du passé. Une forme qui me permet de faire parler quelqu’un de lui-même, de créer un narrateur qui se regarde parler ».

Dans Aux Etats-Unis d’Afrique, Abdourahman A. Waberi avait adopté, en apparence, le genre de la science-fiction. Cette fois, il emprunte au roman d’espionnage « le langage technologique, neutre, professionnel, où l’on sème le doute avec une petite phrase, où un adjectif suffit à plomber l’ambiance ». Du coup, ce Passage des larmes désespéré peut paraître froid.

« C’est ce que je voulais, même si je ne soupçonnais pas qu’il puisse être aussi glaçant pour le lecteur. J’avais le souci de montrer l’ironie d’une situation où celui qui est enfermé, embastillé, est finalement celui qui sait tout. Tandis que l’autre frère, celui qui s’appuie sur la technologie, ne voit rien. Mais le livre relève aussi du roman intimiste, du roman de formation. C’est mon roman djiboutien, comme un noyau atomique pour pulvériser le discours islamique. »

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