Maître de soi, récit
EAN13
9782213638652
ISBN
978-2-213-63865-2
Éditeur
Fayard
Date de publication
Collection
LITTERATURE FRA
Nombre de pages
242
Dimensions
21 x 13 x 0 cm
Poids
366 g
Langue
français
Code dewey
340.092
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LE GRI-GRI ET L'AVOCAT

Je viens de plaider devant la cour d'assises. Mon client est accusé aux côtés de comparses. La tâche est d'autant plus dure, à l'issue de ces deux semaines d'audience, que notre amitié m'empêche d'être aussi serein qu'à l'habitude. Ses parents sont dans la salle. Depuis le premier jour, la mère ne cesse de sangloter. En cet instant, je résume au père, à moitié sourd, les horreurs débitées sur son fils juste avant mon intervention finale.

Les associés professionnels de mon client se sont déplacés. Contraints de diriger leurs salles de spectacles en son absence, ils sont soucieux de ce qui attend leur entreprise commune si le gérant est envoyé en prison pour de nombreuses années, comme l'avocat général l'a requis au cours de la matinée.

Ses amours aussi sont présentes, anciennes ou actuelles. Toutes ont été appelées à témoigner. Et la moitié du moment se ronge les sangs au premier rang.

J'ai harangué les jurés populaires pendant plus de trois heures. J'ai tenté d'effacer les théories des policiers chargés de l'enquête, de nuancer les impressions des proches des victimes, de contredire les certitudes des experts... J'ai enfilé ma robe ce matin avec au ventre une boule que je connais bien – c'est si elle venait à manquer que je devrais m'inquiéter. Je sais que le taux d'adrénaline ne redescendra qu'après le verdict, au terme du fameux « délibéré », qui va durer toute la soirée. Pour peu que la décision soit négative, que l'acquittement soit refusé, il me faudra encore trouver l'énergie, après les larmes, après les embrassades, les cris et les calculs visant à savoir, au doigt mouillé, quand notre homme sera libérable – en n'omettant aucune remise de peine, aucune « conditionnelle », aucun de ces multiples articles du Code qui transforment soudainement la sentence en une équation que tous les avocats présents s'efforcent de résoudre et recomptent de peur de traduire une erreur à leurs mandants –, encore, donc, faudra-t-il trouver l'énergie de prononcer quelques mots pour obtenir la diminution des dommages-intérêts que les trois magistrats professionnels ne manqueront pas de réclamer, une fois éconduit leur jury de citoyens.

Pour le moment, je suis à bout de souffle. J'ahane et je sue. J'ai tenté de renverser les preuves une par une, aligné les belles formules griffonnées à l'avance, émis à voix haute des hypothèses tout aussi invraisemblables ou vraisemblables que celles de l'accusation, tancé les enquêteurs, déambulé dans le prétoire en suggérant d'autres pistes, en maniant l'intime conviction et le bénéfice du doute. Les tics et les réflexes agacés de cette cour d'assises, de ces douze hommes et femmes, je les ai peu à peu assimilés en quinze jours d'affrontements et d'observation. J'ai peut-être fait mouche. Mais à quel point ?

J'ai pleuré aussi. Les liens affectifs s'ajoutant à la fatigue, mes larmes de crocodile sont devenues sincères. Et les miens (mon client, ses parents, ses associés, ses amours défuntes ou en cours, ma collaboratrice et mon stagiaire) ont communié de concert.

L'huissier-audiencier, dont le rôle consiste à organiser et énoncer, tel un crieur, l'entrée des experts et témoins, à les amener à la barre, à leur apporter discrètement un verre d'eau, à proposer, si le président acquiesce, une chaise aux plus anciens, me rejoint alors que je m'apprête à quitter la salle pour quelques heures.

– C'était vraiment bien, maître, c'était vraiment très fort. Mais c'est perdu.

– Et pourquoi donc ? trouvé-je la force de lui rétorquer.

– Parce que j'ai fait tourner mon gri-gri et qu'il dit non, que c'est perdu.

Je regarde Aboubacar, habillé comme nous tous, gens de robe, de sa toge noire à rabat blanc. L'Africain de l'Ouest vient de réapparaître un court instant chez ce vieux professionnel des palais de justice. Il me ramène, en une affirmation, à ce sud du Sahara qui m'est si cher, où je plaide parfois, ce continent ayant ponctué mon enfance et où mes parents vivent désormais.

Je me contente de lui répliquer qu'il devra m'appeler lorsque le temps du délibéré viendra, sous peu. Et je sors et dévale ces maudites marches, en maugréant contre le continent noir et – c'est bien le cas – ses préjugés. Le crépuscule naissant ajoute à l'amertume que je ressens déjà.

Il est dix heures du soir. J'ai dîné, bu, afin d'évacuer l'épuisement et le stress. Le téléphone portable retentit, pour livrer la formule rituelle : « Ça bouge. Ils n'en ont plus pour longtemps. Il faut revenir. » Je suis de nouveau sur le qui-vive.

Je quitte précipitamment le restaurant où je me suis réfugié avec ma troupe. Entre deux plats, collaboratrice et stagiaire m'ont assuré que j'ai donné le maximum, que les dés sont jetés. Et du mieux que nous avons pu. Je n'ai pas osé leur parler du gri-gri. Mon espoir vacillait au fur et à mesure que je ressassais la prédiction, que mon cartésianisme se laissait manger par l'Afrique.
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