Ayaï ! , Le cri de la littérature
Format
Broché
EAN13
9782718608969
ISBN
978-2-7186-0896-9
Éditeur
Galilée
Date de publication
Nombre de pages
112
Dimensions
21 x 15 x 1 cm
Poids
238 g

Ayaï !

Le cri de la littérature

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Galilée

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D’abord on crie au Théoléphone, on crie longtemps, on appelle Dieu au Téléphone, on adresse sa crière au Sans Adresse :

ALLO
Aïe
Aïe
Ayaï
Ai


Ensuite on écrit : on traduit dans l’ultrasilence de l’écriture les cris aigus et brefs de la réalité. La littérature c’est pour hurler longtemps, pousser les cris jusqu’à la musique. Le droit à la littérature ou le droit aux cris que la réalité et la communauté nous interdisent. Dans la famille, nous sommes pleins de cris étouffés, nous sommes des loups muselés, nous sommes assis à la table où les parents jouent aux cartes, pourquoi ne joues-tu pas aux cartes, mon fils, pourquoi refuses-tu d’être un Mitspieler, Franz ? Pourquoi ne joues-tu pas aux cartes avec nous, Hamlet ?
On ne peut pas répondre, on vomirait une lave de cris de douleur et d'épouvante. On écrit dans son journal. On lit au livre de soi-même.
Dès que je passe outre, dès que je me retrouve dans le monde-littérature j'entends (comme à l’aube les oiseaux se partagent le territoire acoustique – vous l’avez entendu l’orchestre de l’heure indécise ? Ils se passent le cri chacun à son tour), j’entends le cri de taupe de la littérature :

AYAÏ !
Ajax, Aïas, vous vous souvenez, celui dont Sophocle, son confident avide, dit que son nom est son destin,
Ayaï, ayax ! qui aurait pu penser
Que mon nom convienne ainsi à mes malheurs ?
Maintenant je peux crier ayax sur moi, doublement,
triplement

Aïas, Alas, Ajax c’est nous, non, vous ne vous souvenez pas ? Alas ! on a oublié Ajax : il crie, il vomit sang et son pendant des centaines de vers, il se plaint à lui-même qu’on oublie sa valeur sans égale. Lui qui est, Achille mort, le plus grand, le plus fort, le premier des héros, ses hostiles et médiocres compagnons le traitent en second, le déshonorent, lui préférant Ulysse l’habile, le châtrent. Désormais il sera éternellement abaissé et oublié. Et voilà que nous aussi, trois mille ans après, nous l’oublions, nous le diminuons. Il hurle son nom de douleur. Ai Ai ! Qui se souvient d’Ajax ? L’homme disparaît. La douleur reste. Et par la suite ses cris sont recueillis et rallumés par Samson Agonistes, par Dostoïevski, par Proust, par Faulkner. Les cris voyagent. La barque accoste dans bien des bords étrangers. Aussitôt s’élève l’hymne du désir et du regret. Vous m’avez tué. Comme la vie aura été courte. Ne m’oubliez pas. Deux mois ! Vous m’avez déjà oublié ! Elle va vite, la mort ! Non seulement j’ai souffert de mourir de mort. Mais encore je souffre mort de mourir d’oubli. Ayaï ! – Qui m’entendra ? – La littérature.
Quand Jacques Derrida écrivit, le premier, États d’âme de la psychanalyse, il n’avait (peut-être) pas relu Ajax. Mais par quelque secrète télépathie les râles d’Ajax avaient hurlé en lui toute la nuit.
Ajax n’est plus. Plus rien. Aujourd’hui 2014, Jacques Derrida n’est plus J.D. 2000. Tu n’es plus HC 2000, dit mon fils. Il n’y a pas un atome commun de ton corps 2014 avec ton corps d’il y a quinze ans. Et pourtant il y a un toi qui est toi. La mémoire est plus forte que la mort. En toi vit un texte matériellement inscrit qui te fut télégraphié par Homère c/o Sophocle. La mémoire littérature survit à la matière dans laquelle elle est inscrite. Atomes du génie de Shakespeare et de Freud, musiques, vous êtes ici, et mêlés aux ronronnements de Philia et Aletheia, vous m’environnez dans une organisation qu’on ne sait pas penser actuellement...

Hélène Cixous
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