Jean T.

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Les gratitudes
par (Le Pain des Rêves)
5 avril 2019

(...) Comme pour "Les Loyautés", le titre est au pluriel et invite à considérer l’ensemble des deux livres – et sans doute à en attendre un troisième – et le thème qui sous-tend chacun : la loyauté à soi-même et aux autres, la gratitude, ainsi qu’au contexte social des deux ouvrages : l’adolescence et l’alcoolisme, la vieillesse et les foyers de personnes âgées. .
Ce livre de Delphine de Vigan n’est pas un livre sur les Ehpad et les conditions de vie et de travail des personnes qui y vivent. Il y a très peu de détails son lieu de vie.
En écrivant sur la vieillesse, Delphine de Vigan embrasse la vie entière, depuis l’enfance et ses douleurs qui ne disparaissent jamais jusqu’à la mort. Elle décrit une vie qui s’épure, qui se dépouille, qui ne doit pas se terminer sur des regrets. Elle met en valeur un sentiment que la société moderne oublie trop souvent de valoriser, la reconnaissance, la gratitude envers celles et ceux qui ont permis que nous soyons ce que nous sommes. Elle insiste sur les relations entre les personnes, sur l’empathie qui se crée et qui nous touche.
Un roman émouvant, écrit avec une grande finesse et une extrême délicatesse, qui ne peut laisser indifférent.

Nuits appalaches

Éditions Gallmeister

21,40
par (Le Pain des Rêves)
2 avril 2019

Démobilisé après la guerre de Corée, le jeune Tucker, dix-huit ans, revient chez lui dans son Kentucky natal. Il évite les endroits trop peuplés, préférant la tranquillité des collines et de la nuit qui le calment. Il croise Rhonda, quinze ans, qu’il sauve de son oncle qui voulait la violer. Un seul regard leur suffit pour qu’ils deviennent amoureux. Ils décident de se marier et de ne jamais se quitter de toute leur vie.
Tucker trouve un emploi auprès de Beanpole, un trafiquant d’alcool. Rhonda et lui vivent dans une grande précarité. A part Jo, leur aînée, les trois autres enfants sont handicapés. Quand Rhonda sera enceinte, enfin, d’un garçon, Tucker sera en prison pour plusieurs années. Il tiendra en pensant à leur famille qui est leur raison de vivre. Quand les services sociaux voudront leur enlever les enfants handicapés, où quand, dix ans plus tard, Beanpole tentera de ne pas tenir la promesse faite à Tucker à son entrée en prison, celui-ci retrouvera ses réflexes de soldat très entraîné pour éliminer ces gens.
Sauf quand il décrit somptueusement la nature du Kentucky, Chris Offut est avare de mots. La vie défile vite, décrite sans détail inutile. Cette écriture ajustée justifiera une sorte d’additif au roman où, en quelques lignes, il résumera la vie de chaque personnage après que le couple aura trouvé sa sécurité. Tucker et Rondha sont des gens modestes, qui n’ont pas de chance dans la vie, qui sont droits et demandent peu : vivre heureux en famille. Ils ont un sens poussé de l’honneur, qu’ils défendent avec détermination, sans s’embarrasser de la morale ordinaire. Cela donne un roman noir profondément amoral selon les normes sociales, et pourtant très marqué par l’éthique et la dignité de ces gens attachants.
"Nuits Appalaches" est le roman d’une Amérique sauvage, un roman d’amour qu’on ne peut lâcher avant le dénouement.

- Alors pourquoi tu me regardes pas ?
Il fixa le goudron ramolli par le soleil de midi. Un brin d’herbe pointait au milieu d’une empreinte de pas. Il entendit le coulicou de nouveau.
- Parce que, dit-il.
- Parce que quoi ?
- Parce que tu es jolie.

Poulets grillés
18,50
par (Le Pain des Rêves)
1 avril 2019

À trente-sept ans, Anne Capestan est nommée commissaire de police. Elle sort d’une suspension de six mois pour prendre la direction d’une nouvelle brigade qu’a constitué le directeur de la Police judiciaire, Buron, son mentor. Cette brigade n’est pas installée au 36 quai des Orfèvres, mais dans un ancien appartement, rue des Innocents. En effet, elle rassemble quarante personnes qu’on préférerait voir quitter la police, "je vous la fais courte : on nettoie la police pour faire briller les statistiques. Les alcoolos, les brutes, les dépressifs, les flemmards et j'en passe, tout ce qui encombre nos services mais qu'on ne peut pas virer, on le rassemble dans une brigade et on l'oublie dans un coin". Sa mission est d’étudier à nouveau des affaires non résolues. La fine équipe comptera un peu moins de monde : Louis-Baptiste Lebreton, un flic venu de l’IGS qui avait enquêté sur la bavure de Capestan, Eva Rosière qui s’est fait un nom et une fortune en écrivant des polars et les scénarii d’une série, Merlot qui est surtout un pilier de bar, Orsini l’informateur clandestin de la presse, José Torrez, le flic qui porte malheur à ceux qui l’approchent, la discrète lieutenant Évrard, une joueuse compulsive mise au placard pour des présumées magouilles, ainsi que quelques autres.
Rien que des bras cassés, une équipe qui va révéler, comme dira Buron, "une troisième voie insoupçonnable car placardisée. Mais bien construite".
Ils vont s’intéresser à deux affaires de crimes non résolues. Celle vieille de vingt ans du marin Yann Guénan, retrouvé dans la Seine après avoir été exécuté. Et celle de Marie Sauzelle, une ancienne institutrice tuée sept ans plus tôt, dont se chargent Capestan et Torrez. C’est un cambriolage qui aurait mal tourné. Des détails ne concordent pas. Que la maison ne soit toujours pas vendue ni nettoyée et qu’un voisin bizarre la surveille, accrochent leur attention. Deux enquêtes à mener sans moyens par des policiers peu motivés au départ. Capestan ayant une autorité réelle, une attention à chacun et la volonté que son service réussisse là où les autres ont échoué, les affaires vont avancer vers leur terme. Le cas vite résolu du jeune Riverni, un dealer fils de ministre, qui met en émoi toute la hiérarchie, va montrer aux incrédules ce dont la brigade est capable...
Car cette équipe parvient à des résultats indéniables grâce à l’opiniâtreté de la commissaire Capestan, à sa douce fermeté et à son empathie, aux particularités de chacun, à la rigueur de quelques-uns et à la bonne ambiance qui s’installe dans le groupe qui devient une sorte de famille où il fait bon vivre..
L’intrigue de ce roman policier est bien ficelée, il faut le préciser parce que le début prépare plutôt le lecteur à un roman ironique qui se moquerait de la police. C’est bien mené, drôle, joyeux et parodique. À ne pas laisser passer

Et tu n'es pas revenu
Neuf 6,30
Occasion 4,00
par (Le Pain des Rêves)
26 mars 2019

Cette longue lettre est donc l’hommage de Marceline Loridan-Ivens à son père qui n’est jamais revenu des camps. C’est aussi un récit de la Shoah dont il montre l’inhumanité. Un texte intense, poignant, qu’on lit d’une traite, la gorge nouée par l’émotion. En rédigeant ce court texte, Judith Perrignon a su éviter tout pathos et a permis qu’il aie une réelle qualité littéraire.
Il y a plein de témoignages de la vie dans les camps et de la barbarie nazie, il n’y en aura jamais assez pour que dire l’horreur et la barbarie, pour écouter tous les déportés qui sont revenus des camps et qui, dans leur tête, dans leurs corps, dans leurs vies, sont restés là-bas. Lorsqu’ils ne seront plus, que restent encore leurs récits, nécessaires.

Un monde à portée de main
par (Le Pain des Rêves)
22 mars 2019

L’héroïne du roman de Maylis de Kerangal porte un nom qui claque : Paula Karst. Il définit bien le personnage : une fille décidée, volontaire, déterminée. Une fille qui décide d’apprendre le métier méconnu de peintre en décors trompe-l’œil. Une fille prête à tout pour y arriver. Pourtant, avant l’école, elle avait pourtant été une » fille moyenne, protégée, routinière, et pour tout dire assez glandeuse, de celles qui passent le plus clair de leur temps sur la banquette d’un café »
Comme pour beaucoup, ce métier ne m’est pas plus familier qu’un voyage en sous-marin. Mais avec Maylis de Kerangal, on est rassuré à l’avance de savoir qu’elle aura accumulé une dense documentation avant de saisir le premier mot de son roman dans son traitement de texte. On va donc découvrir ce monde méconnu.
L’auteure ne tombe pas dans le piège d’écrire un roman documentaire. Elle raconte l’histoire d’une jeune fille qui va s’initier à la peinture et découvrir le trompe-l’œil. Elle raconte les doutes, la persévérance, les apprentissages de Paula et de ses colocataires, les débuts de leur métier jusqu’à la réplique de Lascaux pour Paula.

Paula s’est lancée à corps perdu dans cet apprentissage. La peinture devient son univers, « Ses yeux brûlent. Explosés, sollicités comme jamais auparavant, soit ouverts dix-huit heures sur vingt-quatre – moyenne qui inclura par la suite les nuits blanches à travailler ». Elle oublie de soigner son corps, sa colocation devient le prolongement de l’école, « Sa chambre prolonge l’atelier de l’école (…) ses draps puent l’essence« . Elle apprend les mots de la peinture, pas seulement les couleurs, mais aussi les outils, les matières, « un cerfontaine, un marbre assez technique, sans doute un peu difficile pour elle« . Elle apprend à regarder, à vivre autrement, elle comprend que « que peindre c’était d’abord ne pas peindre, mais sortir dans la rue et aller boire une bière« .

Elle découvre que pour peindre, il faut maîtriser le geste et que c’est d’abord « copier beaucoup« . Cette recherche de la maîtrise du geste n’est pas si différente de la construction du geste d’écrire du romancier, du mouvement du danseur ou du musicien qui répètent à l’infini jusqu’au moment où ils arrivent à exprimer ce qui les habite, ce qu’ils sont vu, ce qu’ils ont compris.

J’ai beaucoup aimé ce roman où se rencontrent la technicité minutieuse et la réalisation artistique du trompe-l’œil, la rigueur et la sensibilité. L’écriture de Maylis de Kerangal donne beaucoup de vie à cette jeune fille, dit bien son ardeur de vivre et d’être peintre. J’ai moins aimé la fin la visite des décors et la descente dans la grotte de Lascaux que j’ai trouvé pesante. Mais tout de même, c’est un très beau livre qui s’inscrit dans la démarche de recherche d’écritures différentes de l’auteur. Un roman totalement autre que « Naissance d’un pont« , « Réparer les vivants » ou « Un chemin de table » mais tout aussi beau et tout aussi addictif.