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Jean T.

https://lecturesdereves.wordpress.com/

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par (Le Pain des Rêves)
10 mai 2022

Klara est une AA, une amie artificielle, un robot androïde dépendant du Soleil qui lui "donne son nutriment". Dans la boutique d‘où elle provient, et bien que son comportement soit rigidement codifié, la Gérante estimait qu’elle avait, davantage que d’autres AA plus récentes, de grandes qualités d’observation et de compréhension. Une fille de douze ans, Josie l’a repérée, l’a choisie et a persuadé sa mère de l’acheter. Elle va vivre plusieurs mois dans la belle maison de Josie, avec sa mère et Melania, la gouvernante, à la campagne à côté d’une seule autre maison où vivent un garçon, Rick, et sa mère.

Klara s’attache à la petite fille atteinte d’une maladie incapacitante l’empêchant de mener une vie sociale et scolaire normale. Comme Rick, elle est une enfant "non relevée", c’est à dire à part, de moindre qualité. Quand Klara entre en contact avec des personnes, elle les observe pour bien comprendre comment elles se situent dans la relation avec "sa" Josie. Klara est dépendante du "nutriment du Soleil" auquel elle voue une ferveur religieuse et qu’elle implore pour qu’il guérisse Josie.
Le roman démarre tranquillement et peu à peu fait apparaître des questions sur la nature de l’être humain, sur l’amitié et l’amour, sur le respect, sur les limites des capacités du robot (qui voit, parle, apprend et mémorise, ressent et possiblement, aime), sur le progrès scientifique et sur son sens, sur l’unicité de l’être humain (l’artiste Capaldi avait imaginé que Klara aurait pu remplacer Josie auprès de sa mère, si elle mourait).
Dans ce roman, Kazuo Ishiguro invente une androïde capable d’empathie, qui vit dans un monde proche du nôtre, absolument pas déshumanisé. Les proches de Josie l’aiment et souffrent quand elle s’épuise. Le regard de Klara m’a fasciné quand elle voit les choses comme dans un kaléidoscope, diffractées dans des boîtes qui vont s’assembler comme lors d’une mise au point, jusqu’à ce qu’elle les voie comme une humaine. Voir la nature et les choses de la vie par les yeux du robot est très intéressant. Souvent, elle réagit comme si elle avait la capacité à apprendre de ce qu’elle observe, à analyser, à comprendre, à élaborer du sens : "J'ai beaucoup de sentiments, j'en suis persuadée. Plus j'observe, et plus les sentiments auxquels j'ai accès sont nombreux".
Mais si Klara progresse et acquiert une conscience, celle-ci pourra-t-elle atteindre la complexité et la densité d’une conscience humaine ? Dans la vie réelle, on craint que les machines, les robots, les ordinateurs deviennent pleinement autonomes. Klara ne le pourra pas qui décline lorsque son humaine s’éloigne trop longtemps. J’ai moins apprécié la ferveur de Klara envers le Soleil et sa foi en son pouvoir de guérisseur, mais comme on est dans une dystopie, pourquoi pas !
Kazuo Ishiguro possède le génie de nous plonger dans un questionnement continu : et si à l’avenir des robots pouvaient avoir pour "leur" humain une sollicitude absolue et infinie, que deviendrait notre vie ? Seraient-ils plus humains que nous ? Et au bout du compte : qu'est-ce qu'être humain ?
Dans ce roman, grâce à la délicatesse de Klara, il règne une forme de calme, et les choses matérielles comptent beaucoup moins que la véracité et l’exactitude des sentiments.
Un très beau roman, addictif grâce à la force narrative de Kazuo Ishiguro.

19,00
par (Le Pain des Rêves)
9 mai 2022

Alix tient un journal, comme le titre laisse à entendre ; Chaque jour, elle se contraint à noircir une page qui se termine par une question à choix multiple. Bientôt, Alix sera devenue si puissante qu’elle pourra noircir toutes les cases, mais nous n’y sommes pas encore. Pour mieux écrire, elle s’inscrit à un atelier d’écriture et choisit le module "aller au fond de soi comme moyen d’écrire le monde". Ce qu’elle va s’appliquer à faire, jusqu’à indisposer les participantes à l’atelier.

Iegor Gran précise dans un Avertissement au lecteur que le carnet de Moleskine que nous allons lire est "Conservé sous scellés au palais de Justice de Paris", peut-être parce qu’il décrit ce qui se passe dans "l’organisation où travaillait Alix [est] une émanation du ministère de la Culture" ? Une manière de susciter chez le lecteur l’envie d’en savoir plus et, très vite, de souhaiter qu’on aille au bout.
Au bout de quoi ? De cette affirmation d’Alix ""Quand l’homme est mangé cru, il est moelleux sous la dent, sa chair est
délicate, et je ne sais jamais quel vin choisir." et de son obsession de se repaître de chair humaine.
Le journal d’Alix est le récit d’une vie de bureau somme toute banale, même si elle se déroule à l’Institut, un département du ministère de la Culture. Vaillancourt, son chef, règne sur une équipe de femmes. Puisque la cantine est peu appétissante et que son chef aime la viande, avec son amante très soumise, Apolline, qu’elle a séduite, Alix va exiger qu’elle devienne une cantine totalement végane. Elle étend peu à peu son emprise en enrôlant une collègue effacée, Anne-Barbe, qui exige l’exemplarité de tous qui doivent se nourrir à cette cantine. Dans sa vie privée, elle soumet Apolline à son appétit sexuel sans limite, reproduisant les rapports de domination et les relations de possession que les femmes subissent dans le service. Sans que tout ceci aille jusqu’à éteindre l’obsession fantasmée d’une orgie carnée de son supérieur.
Et là se niche le talent de Iegor Gran : Alix va-t-elle aller jusqu’à manger concrètement son chef ? Il crée chez son lecteur la faim d’une fin sanguinolente sans jamais le rassurer sur l’évidence d’une issue cannibalistique. Mais qu’on se rassure, la fin, dont on ne dira rien, sera bien ébouriffante...
Avec une langue maîtrisée qui ne se refuse pas grand-chose pour nous emmener dans les délires et les désirs fantasmés d’Alix, Iegor Gran décrit les rapports de domination et de séduction qui existent dans les entreprises et même dans un service du ministère de la Culture dont on pourrait attendre mieux. Il montre comment l’alliance de quelques personnes énergiques peuvent faire tanguer des pratiques traditionnelles.
Une lecture très réjouissante.

Roman

Léa Tourret

Gallimard

16,00
par (Le Pain des Rêves)
5 mai 2022

Le roman se passe tout entier autour d’une piscine où Léna passe son été avant l’année de la terminale. Elle est avec sa meilleure et grande copine, Max, et Sabrina, une fille qui vient de se joindre à elles. Tout va pour le mieux jusqu’à l’arrivée de Yannis et Lounès, deux garçons qui s’intéressent aux filles et que Léna trouve attirants. Léna observe tout ce qu’elle peut voir autour de la piscine et nous fait part de ses réflexions, de ses jugements. Elle raconte son quotidien, les filles de son lycée, ce qui occupe ses pensées, comment sont ses amies, ses inquiétudes d’adolescente, ce qui la soucie, comment Lounès "jauge sa nudité", son attirance pour un des garçons, comment elle va donner rendez-vous à Yannis derrière la citerne pour passer à l’acte.

Dans ce premier roman, Léa Tourret décrit ce moment obscur du passage de l’adolescence à l’état d’adulte, les pensées centrées sur soi, le désir de connaître de nouvelles expériences, l’amitié forte, la sensualité, le goût du risque. Le vocabulaire est celui d’une adolescente d’aujourd’hui, les mots sont parfois crus, les descriptions peuvent être drôles, sévères, ironiques.
U livre plaisant à lire.

Neuf 19,90
Occasion 8,99
par (Le Pain des Rêves)
2 mai 2022

Une fin de journée d’hiver, à Douarnenez, Sydney, une journaliste attend le passeur qui l’embarquera pour l’île de Tirnamban. Une île mystérieuse qui ne figure sur aucune carte. Avec elle, huit autres femmes qui veulent retrouver leur jeunesse, une femme d’affaires, une ancienne top-modèle, une avocate, une comédienne, une prof de lettres, une femme au foyer, une vendeuse à la retraite. Elles vont passer six mois sur cette île, puisqu’il n’y a que deux passages par an. Sydney a refusé de signer le contrat avec la docteure Faust, la maîtresse du lieu ce "pacte faustien [qui permettrait] de retrouver vingt-quatre années de pleine jeunesse du corps et de l’esprit au terme desquelles l’âme tomberait dans l’escarcelle du diable". Elle ne retrouvera pas sa jeunesse mais conservera la liberté d’aller et venir sur l’île. Elle va rencontrer chacune, observer ce qui se passe et chercher à savoir qui se cache sous l’identité de Faust. Bien sûr, on cherchera à la faire changer d’avis.
Trouvera-t-elle ce qu’elle cherche à savoir ? Pas si sûr...

Stéphanie Janicot qui n’en est pas à sa première revisite d’un mythe – a le courage de s’attaquer à celui de Faust. Après "Le réveil des sorcières", elle continue de scruter le monde à la recherche d’un autre qui serait à portée de main, invisible et dont on reviendrait transformé, mais à quel prix ! La docteure Faust du roman est une femme qui permet à celles qui viennent sur son île d’accéder à une autre vie, car qu’elles se retrouvent vingt-cinq ans plus jeune est bien vivre une autre vie que celle à laquelle elles étaient destinées. Son texte aide à poser la question de l’envie de rester jeune ou de l’acceptation de vieillir, et plus encore, d’accepter de ne pas regretter ce qu’on a vécu, auquel cas on ne pourra considérer que sa vie est réussie.
Son roman est de lecture aisée, même si les personnages sont un peu nombreuses. La conclusion est inattendue, mais cohérente avec le mythe.

15,00
par (Le Pain des Rêves)
25 avril 2022

Me voilà à trente ans,
les deux mains sur la table
à écrire un poème
pour apprendre à naviguer
en l’absence du capitaine.
Ainsi commence ce beau recueil de poésie écrit depuis la mort de sa grand-mère, son capitaine. Cécile Coulon évoque le plus intime de sa vie, sa grand-mère bien sûr, le deuil, des moments d’après, son amour pour sa compagne. Elle nous offre l’Auvergne dans laquelle elle a grandi et où elle court, la campagne après la pluie, la maison de famille, des souvenirs en nombre.
La mélancolique poésie de Cécile Coulon est nostalgique de sa jeunesse, de passions passées, d’un monde disparu ou disparaissant.
Elle n’est jamais triste, jamais plaignante, espérant une vie bonne : "J'écris des poèmes de rien du tout pour dire que tout ira bien dans cette vie". Elle est sentimentale et profonde de questionnements, de réflexions, de contemplations, de beauté. Par une sorte de magie, elle rend beau ce qu’elle voit et ressent.
Rappelons ce qu’elle disait de le poésie dans "Les ronces" :
" Un poème c'est quelque chose
d'éphémère et joli
comme la signature d'un doigt
sur la buée d'une vitre. "

La romancière a publié son premier livre, les voleurs de vie, à 17 ans. Elle reçoit son premier prix littéraire en 2012 pour Le roi n’a pas sommeil. Ses romans connaissent tous le succès. En 2018, elle reçoit un autre prix littéraire pour Les ronces, son premier recueil de poésie.