Jean T.

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Steak machine
par (Le Pain des Rêves)
12 février 2017

On a entendu parler de ces vidéos tournées clandestinement dans des abattoirs pour montrer la des violences faites aux animaux. Geoffrey Le Guilcher a voulu aller voir "ces hommes en combinaisons tachées de sang qui les pendent à des crochets. Qui sont-ils ? Combien d'entre eux commettent des violences ? Comment vivent-ils leur danse quotidienne avec la faucheuse ? Méritent-ils la haine populaire ? " Il a voulu "aller voir si ces usines à viande ont enfanté des hommes-monstres".
Le journaliste a modifié son nom, son apparence et son CV et s'est présenté dans un abattoir industriel, en Bretagne, qu'il a nommé Mercure. Avant d'être embauché en intérim, il a visité l'usine accompagné par une guide qui a vérifié qu'il supporte la vue du sang, les odeurs, la chaleur, le bruit et qu'il n'a pas le vertige. Affecté au parage des bovins, c'est perché sur une nacelle qu'il dégraisse les carcasses coupées en deux et décapitées qui circulent sur la chaîne. Les ouvriers tuent, découpent, parent emballent entre 55 et 63 bêtes par heure, soit 600 bovins par jour. Les mêmes gestes sont effectués des milliers de fois par jour, ce qui provoque des crampes, des tendinites, des mal au dos signalant l'usure inexorable des cervicales et des lombaires. "Les ouvriers connaissent les chiffres correspondant à leurs disques, à leurs lombaires, à leurs os, tendons et cartilages, tous les morceaux de leur corps abîmé". Même si l'abattoir a investi pour améliorer l'ergonomie des postes de travail, celui-ci reste pénible, dur, usant. Par exemple, les ouvriers se plaignent des couteaux mal affûtés par un robot acheté 180 000 €, ce qui les oblige à forcer pour tailler la viande et, à la longue, provoque des doigts qui se crispent, des douleurs aux coudes et aux épaules. Tous ont des TMS (troubles musculo-squelettiques) que ne calment pas les pommades et les kinésithérapeutes. Beaucoup terminent en maladie professionnelle, malgré les réticences de l'employeur à les reconnaître pour payer moins de cotisations sociales à la MSA (Mutualité sociale agricole). Nombreux sont les hommes qui se considèrent comme "foutus" à des âges divers, parfois dès 45-50 ans, selon le temps passé à l'abattoir.
Alors, pour "avoir le mental", il faut suivre l'avis de Kevin : "Si tu ne bois pas, que tu ne fumes pas, que tu ne te drogues pas, tu ne tiens pas à Mercure, tu craques". L'auteur suit ses collègues dans des week-ends alcoolisés à la fin desquels certains retournent au travail sans avoir dormi. Il rapporte qu'ils consomment quotidiennement des joints ou des drogues plus dures, de la bière et les soirs d'apéro ou les nuits de bringue, du whisky.
Malgré cela, ils tiennent le coup, même s'ils rêvent de partir un jour. Les intérimaires espèrent décrocher un CDI, le contrat qui leur fera gagner un meilleur salaire, un treizième mois, des primes, des cadeaux et leur garantit un changement de poste lorsque le corps deviendra usé.
Quand Geofroy Le Guilcher a effectué sa première visite, il avait vu la tuerie. Quand il a été embauché, un mur la masquait aux regards et aux téléphones portables de visiteurs indiscrets, et encore plus aux militants de L214, une association végane de défense des droits des animaux qui ont publié des vidéos gênantes pour les abattoirs. Il a cherché - et trouvé - un moyen d'aller voir derrière le mur. L'animal arrive du parc dirigé par une première personne, puis une autre l'assomme avec un pistolet qui envoie une barre de métal lui perforer le crâne et la cervelle. L'ouvrier suivant le saigne et vérifie que l'animal est bien mort. Normalement, un deuxième assommeur peut intervenir si l'animal n'est pas mort avant que la découpe commence. Mais le jour il pénètre dans la tuerie, "il n'y en a pas parce qu'il n'y a pas assez de monde en ce moment" lui dit le saigneur. Donc la bête peut ne pas être morte quand la découpe commence... Précisons que le travail à la tuerie est très dangereux, les bêtes s'agitent, se décrochent parfois et les ouvriers peuvent être blessés.
Geoffrey Le Guilcher raconte le travail en mêlant à son récit un apport de documentation, en cherchant à voir et à comprendre ce qui se passe. S'étant embauché pour voir quels hommes sont devenus ces travailleurs, il s'intéresse aussi à la souffrance animale - mais pourrait-il éviter de le faire ? Au terme des six semaines, sa conclusion est formelle : "tant que la cadence sera absurde pour les hommes, il n'y aura pas de viande propre. Tant que les animaux sont abattus en quantité industrielle, comment les ouvriers pourront-ils les traiter autrement que comme de simples numéros ? ". Et de citer Jean-Paul Bigard dont "la politique vise à faire en sorte que le client ne fasse plus du tout le lien entre la vache et le steak", car il faut vendre de plus en plus de viande et "l'occultation totale du sort réservé aux animaux est le pilier de la consommation de viande".
Avant d'être découvert et par respect pour ses collègues, Geoffrey Le Guilcher a démissionné. Il dit ne plus pouvoir consommer autant de viande qu'avant son intérim à l'abattoir. À la fin de son récit, on le comprend. Peut-être ferons-nous plus ou moins comme lui...
Ce témoignage précieux, écrit à la première personne, s'ajoute à celui de Bérangère Lepetit qui a travaillé cinq semaines sur une chaîne d'emballage de poulets près de Quimper(Un séjour en France, Éd. Plein jour, 2015) et à celui de Stéphane Geffroy, employé à la tuerie d'un abattoir de bovins à Liffré (À l'abattoir, Éd. du Seuil, 2016, Coll. Raconter la vie).

Prendre les loups pour des chiens
par (Le Pain des Rêves)
9 février 2017

Un homme sort de prison. Il vient de purger une longue peine pour un gros casse qu'il a fait avec son frère, Fabien, qu'il n'a pas dénoncé, qui est resté en liberté en gardant le magot. C'est Jessica, la compagne de Fabien qui vient chercher Franck et l'emmène dans une maison isolée, au sud de Bordeaux, où vivent ses parents et Rachel, sa petite fille mystérieuse et peu loquace. Mais Fabien n'est pas là, il serait en Espagne "pour affaires".
Très vite, on aurait envie que Franck se barre tellement cette famille est toxique. Jessica peut devenir violente, assoiffée de sexe, sujette à des crises qui la font replonger dans la drogue. La mère est grincheuse, hostile, taiseuse. Le père trempe dans des magouilles avec un gitan pour lequel il retape des bagnoles. El il y a un chien qui pourrait être dangereux.
Dans cette région de forêts de pins qui s'étendent sans fin et les isolent, l'atmosphère est glauque, poisseuse, sombre, les personnes sont mauvaises, les non-dits nombreux et les intentions peu avouables. On pressent des drames...
Franck fait l'amère expérience d'un sortant de prison qui pense retrouver son frère, la liberté, le grand air, qui va échapper à la promiscuité de la cellule et qui est piégé par une famille qui attend sans doute de lui ce qu'il ne peut leur donner parce qu'il ne l'a pas. Le roman démarre doucement, le temps que les gens s'observent, se découvrent un peu, le temps que le lecteur prenne la mesure du piège dans lequel est tombé Franck qui prend les gens pour ce qu'ils ne sont pas. Hervé Le Corre prend le temps de brosser le tableau d'une délinquance médiocre, violente, où l'on tabasse à mort pour un mauvais regard. Puis les événements s'accélèrent. Franck subit l'enfermement dans ce milieu qui le piège, dans la relation avec cette femme bipolaire qui le fascine et l'attire, dans le besoin de retrouver son frère. On tremble alors pour Rachel, cette gamine qui prend les coups de sa mère, qui ne dit rien ou presque rien, à qui il pourrait arriver le pire, si ce n'est déjà fait.
Alors Franck pourra-t-il sortir de cette spirale de violence, de méfiance, de malhonnêteté ? Peut-être à la fin, le lecteur décidera-t-il que c'est possible...
C'est donc un roman d'une extrême noirceur que nous offre Hervé Le Corre. Il faut accepter la lenteur du début pour assister à l'emballement spiralaire des événements. Même si rien dans l'histoire n'est vraiment imprévisible par le lecteur, c'est un roman très bien construit, avec une intrigue qui ne se découvre qu'aux toutes dernières pages. L'écriture est de qualité et son 'efficacité oblige à la frayeur.

Dans la forêt
23,50
par (Le Pain des Rêves)
30 janvier 2017

En Caroline du nord, Nell et Eva, 17 et 16 ans, vivent avec leur père en pleine forêt, à une cinquantaine de kilomètres de la plus proche ville. Par un effet de domino, le monde moderne s'effondre. Des conflits, des épidémies, l'électricité qui s'arrête et enfin la pénurie d'essence les confinent dans la forêt et les contraignent à la vie d'avant la civilisation technologique et le confort moderne. Les projets de vie des deux soeurs - entrer à Harvard, devenir une grande danseuse- sont réduits à néant. Quand leur père meurt d'un accident de tronçonneuse, elles se retrouvent sans les ressources de sa débrouillardise. S'ouvre alors une période de léthargie, de survie, d'économies, de rationnement. Eva se consacre exclusivement à la danse qu'elle pratique sans musique, au son d'un métronome. Nell se décide à lire une encyclopédie selon l'ordre alphabétique des articles. Un jour, cependant, elles réalisent qu'elles vont manquer de vivres. C'est un choc qui leur fait faire le deuil d'un retour de l'électricité et de la vie d'avant. Nell fouille dans les affaires de sa mère et trouve un livre sur les plantes de la région. Réalisant que des Indiens ont vécu depuis toujours dans la nature nourricière, pourquoi n'en feraient-elles pas autant ? Elles se mettent au jardinage. Elles apprennent à reconnaître les plantes et à les utiliser pour se nourrir et se soigner. Elles nouent peu à peu un lien profond et sécurisant avec la nature.
Ce que nous lisons est le journal de Nell qui y a consigné les événements du quotidien, l'évolution de leurs relations, leurs différends, les sentiments et les émotions qui les animent. Dans ce huis-clos, leur vie n'est pas restreinte, anémiée, en suspens. Au contraire, elle est ouverte à la connaissance, à l'apprentissage de l'autonomie complète, aux choix de telle ou telle solution, elle est un enrichissement continuel.
La forêt est un personnage à part entière qui les isole pour les sécuriser ou les inquiéter, toujours pour leur permettre d'exister. Quand elles ont fait leur deuil du retour à la civilisation, la vie en forêt prend une nouvelle forme. Elles identifient les plantes, les arbres, les animaux, elles les nomment. Se déploie alors un nouveau monde sous les yeux du lecteur.
Il y a de très belles pages sur leur relation de soeurs, sur leur vie de famille, sur les deuils, sur la peur de l'autre, sur l'accueil de la vie et, bien sûr, sur la nature.
Le roman n'est pas daté. La chute du monde moderne pourrait s'être produite, se produire maintenant ou plus tard, il serait toujours aussi puissant et actuel. Remarquons qu'il a été publié en 1996 aux États-Unis...
Avec une très belle écriture, Jean Hegland réussit le tour de force de nous offrir un roman d'aventures, un roman psychologique, écologique, d'initiation qui se déroule dans un espace restreint que l'on ne quitte pas, sans jamais nous ennuyer. Une belle performance !

Le revenu de base , une idée qui pourrait changer nos vies

une idée qui pourrait changer nos vies

Actes Sud

18,00
par (Le Pain des Rêves)
25 janvier 2017

Voici que l'on s'écharpe sur le revenu de base. Mais qu'est-ce que ce "revenu universel d'existence" que l'on appelle aussi revenu universel, revenu social, revenu citoyen...

La définition que retienne les auteurs est déjà très explicite : “Le revenu de base est un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement.”
Puisque les deux auteurs prétendent que seulement quatre personnes prétendant être élus Président de la République ont sérieusement étudié la question, faisons mieux ! Lisons ce petit livre qui - fortement documenté - est une excellente introduction très pédagogique.
Dans un monde où le nombre de pauvres est élevé, où le travail et la croissance ne sont plus certains, le sujet mérite qu'on y regarde de près. L'ouvrage montre que l'idée n'est pas récente, que des nombreux philosophes, intellectuels, économistes et hommes politiques s'y sont sérieusement intéressés. Ceux qui défendent le revenu universel sont de droite comme de gauche, des altermondialistes, des écologistes, des libéraux et des libertariens. Est-ce une utopie ou un concept susceptible de trouver une réalité ? Signera-t-il la fin ou le partage du travail ? Fabriquera-t-il une société de travailleurs ou noir ou d'assistés ? Pourra-t-on le financer ? Et si oui, le financera-t-on avec de la monnaie nationale, de la monnaie locale, avec des services ou des biens gratuits. N'y a-t-il qu'une seule forme de revenu de base ? Quels bouleversements provoquera-t-il dans la société ?
Que l'on soit pour ou contre, la lecture de ce court ouvrage sera utile pour comprendre, pour réévaluer et mettre au clair nos connaissances. Le sujet n'est pas simple comme on voudrait parfois nous le faire croire. Il est certain qu'il changera beaucoup de chose dans nos façons de vivre en société et de concevoir nos vies. Peut-être apporterait-il le changement de vie dont rêvent plus de 50% des Français ? Peut-être serait-il le moyen de se réapproprier nos vies, d'être plus libres.

N’être personne
par (Le Pain des Rêves)
18 janvier 2017

Au début d'un week-end, la narratrice se trouve enfermée dans les toilettes de son entreprise. Elle n'a pas de mobile, ni de montre, juste un stylo à bille. Crier et taper sur la porte ne servirait à rien, il n'y a plus personne. Elle est recluse jusqu'au lundi, sans moyen de savoir si sa libération est proche ou encore lointaine. Alors, puisqu'il y a un rouleau de papier hygiénique, elle écrit, s'accroche à des dates pour retrouver les événements qui meublent sa mémoire. Forcément, ils ne se présentent pas de façon chronologique. Un événement en appelle un autre, ou c'est une date qui en évoque une autre. Elle raconte son enfance, sa grand-mère qui s'appelle Louise Michel, l'homme qu'elle aime qu'elle n'a jamais pu nommer "ami, compagnon, je dis ça facilement. Fiancé, mari, ce serait mensonger. Petit ami, à mon âge, c'est bêta", Pierre, donc, qu'elle accuse de ne pas être communiste pour une histoire de clefs de voiture, son métier de réceptionniste peu considérée, et même transparente jusqu'à n'être personne, comment elle cache ses talents d'écrivain et sa lecture des journaux au travail, sa vision du progrès, ses voyages...
Ne cherchez pas de plan, ni de logique dans ce texte qu'elle écrit pour passer le temps entre quelques mouvements de gymnastique. Parfois on rit bien de ses idées farfelues, d'autres fois on se réjouit de son regard acéré sur le monde et ceux qui l'entourent, ou l'on est surpris de l'originalité de ses pensées. Quoi qu'il en soit, dans cette endroit qu'elle transforme en cabinet d'écriture le temps d'un week-end, elle réalisé un beau travail qui nous dit combien l'écriture lui est vitale.
C'est un texte très personnel qui surprendra souvent le lecteur, toute une vie à découvrir par petites doses, jour après jour.