Jean T.

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Petit manuel de résistance contemporaine
Neuf 15,00
Neuf à prix réduit 15,00
par (Le Pain des Rêves)
19 décembre 2018

Ce manuel s’ouvre sur le constat que l’urgence climatique est connue, mais que la conversion écologique ne passionne pas les foules. Il faut économiser les ressources hydriques de la planète, alors peut-être prenons-nous des douches plutôt que des bains, mais comme ce sont l’agriculture et l’industrie qui utilisent 92 % de l’eau, c’est sur elles que devraient porter nos efforts. Nous faisons de petits gestes utiles qui sont "des petites actions à faible impact (…) des projets qui ne font pas encore système avec les organisations sociales, politiques, économiques qui les entourent". L’urgence d’un action écologique est planétaire, nous rappelle Cyril Dion qui nous alarme sur les catastrophes à venir.
Il analyse ensuite les raisons qui nous empêchent de changer de vie, les "trois architectures invisibles" que sont l’argent qui nous oblige à gagner notre vie, Internet et les écrans dont la capacité à nous divertir est énorme, les lois qui structurent et conditionnent nos vies. A l’inverse de ceux qui prédisent l’effondrement des civilisations, il croit qu’il est encore possible d’agir sur le changement climatique pour en diminuer les conséquences. Il faut s’organiser pour changer la direction des sociétés, penser globalement et agir localement. Expliquant l’importance des récits, il démontre comment s’y prennent les oligarchies actuelles (le pouvoir économique et financier, celui de l'information et de la maîtrise des données, le pouvoir politique) s’y prennent pour bloquer et manipuler, poussent pour maintenir le récit dominant. Il insiste alors sur la nécessité de bâtir des "récits d'un genre nouveau qui pourraient mâtiner nos représentations, contaminer positivement les esprits et [qui] s'ils sont largement partagés, se traduiraient structurellement dans des entreprises, des lois, des paysages."
Il en vient aux modes d’action. "Résister en ce début de XXIe siècle commence donc, selon moi, par refuser la colonisation des esprits, la standardisation de l’imaginaire." Il faut mettre en actes "tout ce qui peut nous permettre de ralentir, limiter, voire arrêter la destruction des écosystèmes, des modèles de protection sociale, du vivre-ensemble et le dérèglement du climat" : arrêter de consommer ce qui nécessite des énergies fossiles, plus de gaspillage, préserver les forêts, mettre fin à l’exploitation des enfants et des adultes dans le travail indigne, à la concentration des richesses et du pouvoir… Il appelle à "construire la résilience de nos territoires (…) leur capacité à encaisser les chocs sans s’effondrer. À s’adapter, à survivre, en gardant un minimum d’intégrité".
Après avoir envisagé des voies d’actions, Cyril Dion estime que "nous ne pouvons pas compter sur la bonne volonté des responsables politiques", que c’est à nous de nous organiser, à chacun d’adopter un autre mode de vie, une réorganisation de sa vie professionnelle, d’unir ses forces à d’autres pour "engager la bascule".

Si le propos de Cyril Dion est optimiste qui pense que l’action individuelle peut se massifier dans une action non-violente, l’histoire de l’humanité montre que les évolutions importantes se font plutôt dans la violence, par des ruptures brutales et inattendues. Ce constat n’entame pas l’utilité de l’ouvrage, une lecture stimulante qui veut nous faire réfléchir sur l’impact de nos modes de vie, sur la proximité de la catastrophe, sur la nécessité de ne pas rester isolés et de construire de la résilience. De résister, en fait…

Cargo
12,50
par (Le Pain des Rêves)
11 décembre 2018

À Hambourg, à 14 ans, Marianne Rötig est devenue fascinée par les porte-conteneurs. Elle s’échappe et gagne le port pour découvrir les grands bateaux, c’est "le début d’une histoire d’amour". Alors, plus tard, elle embarque son héroïne sur un cargo, un gros bateau de quatre cents mètres de long et cinquante de large, pour un transport de dix-huit mille containers jusqu’à Malte.
Seule femme à bord pendant sept jours de voyage, elle se fait une place de façon à pouvoir explorer le bateau, rencontrer les marins, du capitaine à l’élève-officier, sans négliger l’équipage, des philippins qui s’occupent des tâches physiques sans qu’on les voit beaucoup. Avec les officiers elle boit de la bière. Avec les philippins elle joue au baby-foot. Avec l’élève-officier qui tremble pour elle et qui ne supporte pas le roulis, elle se demande s’il peut arriver quelque chose. Avec Bogdan, l’ingénieur-chef, elle visite l’imposante machine et reçoit des confidences.
L’héroïne ne s’est pas cachée qu’elle allait écrire un roman dans sa cabine, ce qui n’impressionne pas grand-monde. Comme elle a fait ses humanités et qu’elle est fascinée par la mythologie, elle remarque des coïncidences entre le nom des jours et ce qui se passe : le jour du départ, un jeudi, elle croise un bateau qui s’appelle Jupiter. , le samedi - jour de possibles saturnales, toutes barrières sociales levées – elle effectue "une visite de courtoisie dans les quartiers philippin". Le dimanche voit le retour du soleil. Le lundi, "jour de la reprise des affaires courantes, courantes !", tout se remet en mouvement et en sinuosités. Le cargo arrive à La Valette le mercredi, jour de Mercure. Elle débarque sous la pluie, discrètement, et ressent le mal de terre, découvrant "que tout va bien puisque le monde me berce et ne cessera plus de me bercer, tout va bien puisque je ne reviens pas je reste en mer."
Dans ce très grand cargo Marianne Rötig a accès à tout, au poste de pilotage et à la machine, à la proue et à la poupe, aux sous-sols et à la cheminée, à la salle à manger des officiers et au réfectoire des marins philippins. Elle observe, enquête, parle avec tous les hommes. Elle nous donne une vision de la vie à bord, de ce monde où il se ne se passe pas grand-chose (il n’y a pas eu de grosse tempête), où chaque jour est la répétition du jour d’avant. Un monde où on se parle peu ou pas, peut-être pour contenir les inimitiés.
Marianne Rötig fait le récit de son voyage dans un style fluide comme l’eau, ondulant comme les vagues, rigoureux comme l’architecture des containers. C’est une belle lecture pleine de sensations, de peurs, de craintes, de surprises.

Une autre fin du monde est possible , vivre l'effondrement (et pas seulement y survivre)

vivre l'effondrement (et pas seulement y survivre)

Le Seuil

19,00
par (Le Pain des Rêves)
10 décembre 2018

Pour ce trio d’auteurs, la fin du monde thermo-industriel n’est plus une hypothèse, une éventualité, mais une certitude. La planète est dans un état si critique qu’un emballement du réchauffement climatique est probable. Il entraînerait la fin du monde que nous connaissons, avec une élévation du niveau des mers, des migrations massives, des pandémies, des famines, des guerres… Le dérèglement climatique n’est pas qu’un problème strictement écologique, il aura des conséquences au plan social. L’avenir est terrifiant pour qui veut l’imaginer objectivement. Le concevoir peut conduire à la dépression et à la folie. Alors, est-il possible de se préparer à affronter cet effondrement ? Et comment ?
Les auteurs étudient cette prise de conscience "d’une situation inextricable qui ne sera jamais révolue". Les humains pourraient affronter et survivre à cet effondrement s’ils entament un processus de deuil que sera une vraie libération, qui permettra de dépasser et de digérer des émotions légitimes. Ce processus complexe et long permettra d’atteindre le stade de l’acceptation. Les auteurs conseillent de na pas rester dans la solitude, de vivre des relations d’entraide et de gratitude. Ils reprennent une idée émise par Cyril Dion dans son "Petit manuel de résistance contemporaine", de s’inventer un autre récit du monde, de changer de conception, de s’inspirer de la littérature S.F. : "Dites à quelqu’un qu’il n’y aura bientôt plus d’avions dans le ciel pour cause d’Anthropocène. Il vous rétorquera, dubitatif : « Peut-être, mais je ne peux pas renoncer aux grands voyages… » Dans cette réponse, il y a l’invisible croyance que les grands voyages ne se font qu’en avion, liée à une autre architecture, celle qui fonde notre rapport au temps et qui postule qu’un voyage doit se faire vite."
Les trois collapsologues (collapsologie : science de l’effondrement) expliquent qu’il faut apprendre à faire un pas de côté, vivre d’une façon plus démocratique avec la nature, plus résiliente, en renonçant à nos comportements prédateurs.
L’effort des trois auteurs pour penser une autre fin sera apprécié de tous ceux qui ont une certaine consciences des bouleversements qui s’annoncent et qui seront d’accord avec la nécessité plus qu’urgente de renouer des liens renouvelés et respectueux avec la Terre.
Il conviendra moins à tous ceux qui, à cause de leur foi en la technique, ne croient pas à la possibilité d’une apocalypse. Ceux-ci se gausseront des conseils spiritualo-psychologiques qui pourraient permettre de résister à la dépression. Ils considéreront l’ouvrage comme le signe d’une impuissance, d’une incapacité à concevoir la continuité du monde, fût-il autre, différent, difficile, cataclystique. Il y a, disent les auteurs en citant un historien, une frontière entre "Modernes et Terrestres, entre ceux qui pensent que la terre est leur propriété à moderniser et ceux qui savent appartenir à la Terre et composent de nouveaux liens entre humains et avec les autres qu’humains".
Quelle que soit notre vision de l’avenir, la réflexion est salutaire. Elle nous engage à remettre en question notre vision du monde, à prendre conscience – ou à renforcer notre prise de conscience – de l’interdépendance des humains, des "autres qu’humains" et de la Planète, de l’urgence d’agir.
Une lecture nécessaire avant qu'il ne soit trop tard...

Le lambeau
21,00
par (Le Pain des Rêves)
18 novembre 2018

La lecture du début de la présentation du livre ne m’avait pas du tout donné envie de l’ouvrir. C’est la sollicitation d’une proche de ma famille qui m’a incité à y jeter un regard. Et je ne l’ai plus lâché.
Philippe Lançon était dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 quand deux hommes armés ont tiré sur les journalistes. En deux minutes, douze personnes ont été tuées. Philippe Lançon a été grièvement blessé aux bras et, surtout, au visage, sans même avoir le le temps de réaliser ce qui se passait : "il m’était encore impossible de déterminer la nature de la chose". Dans les instants qui suivent la tuerie, comme dédoublé, "l’homme d’avant" se demande : "Mais étais-je, à cet instant, un survivant ? Un revenant ? Où étaient la mort, la vie ? Que restait-il de moi ?" Il essaie de comprendre ce qui est arrivé . Une chose est sûre "Bernard est mort, m’a dit celui que j’étais, et j’ai répondu, oui, il est mort". Il y a un avant et un après, une césure implacable, deux histoires et deux mondes. Et "Celui que je devenais a voulu pleurer, mais celui qui n’était pas tout à fait mort l’en a empêché. Il a dit : "Ils sont partis, maintenant il faut se relever."" Et Philippe Lançon s’est relevé.
Il a effectué un long parcours médical, été hospitalisé des mois à la Salpêtrière, puis aux Invalides, a subi de nombreuses interventions chirurgicales pour reconstituer sa mâchoire inférieure et retrouver la parole. Dans les trois quarts du livre, il raconte avec pudeur son quotidien d’hospitalisé surveillé jour et nuit par deux policiers armés, les interventions au bloc, les soins, la vie du service, les relations avec les soignants -dont Chloé, "ma chirurgienne", les autres hospitalisés, les bruits, les odeurs, les perfusions qui l’ont nourri tant que sa mâchoire n’était pas restaurée. Et la compagnie de sa compagne Gabriela, de son frère, de ses amis qui peuplent sa solitude qu’occupent aussi les morts, "je parlais aux morts plus qu’aux vivants".
Pour rester du côté des vivants, Philippe Lançon s’est créé des rituels : lire et relire la mort de la grand-mère dans "La recherche" de Proust, écouter diverses interprétations des préludes de Bach, lire et relire ses auteurs préférés, et dès que cela a été possible, aller au théâtre, au concert. La fréquentation de l’art l’a aidé à vivre et à supporter la souffrance, "pas question de m’agiter ou de me plaindre en présence de Bach".

"Le lambeau" est un hommage à l’hôpital public, aux soignants, à Chloé sa chirurgienne, à leur entêtement à le réparer, à un monde, finalement, où sans jouer au héros, on met tout en œuvre pour soigner les vivants. Philippe Lançon écrit ce qu’il a vécu dans une langue superbe, précise, puissamment évocatrice.
Je dois avouer qu’il m’a fallu attendre d’avoir lu le chapitre hallucinant où il raconte l’attentat pour saisir toute la grandeur du récit et pour faire avec lui, à ma mesure, le chemin qui l’a mené à son retour dans le monde normal, le chemin qui l’a fait quitter le monde des morts et préférer le monde des vivants. Le lisant, j’ai pu entrer dans cet événement d’une violence glaçante, inimaginable, suivre son chemin pour s’en éloigner et la mettre définitivement à distance. Souvent, très souvent, j’ai été fasciné par cet homme qui a connu une telle violence, vécu cette souffrance physique et de la perte de ses camarades, qui à aucun moment n’a eu une parole de haine, ni une plainte, qui ne s’est jamais effondré en larmes. Son absence de haine m’a touché et ému. Son récit m’a bouleversé, en témoigne cette note de lecture que je rédige plus d’un mois après avoir terminé ma lecture. Je crois pouvoir dire que j’ai été enrichi de son humanité.

En camping-car
17,00
par (Le Pain des Rêves)
16 octobre 2018

Dans les années 1980, Ivan Jablonka passait ses vacances avec sa famille, en voyageant dans un camping-car. En Californie, en Corse, au Maroc, en Turquie, en Grèce, au Portugal, en Italie, en Grèce, en Sicile, avec une ou deux familles amies, ils voyageaient chaque année à la recherche d’un "spot avec vue" pour installer leur campement sauvage, devant un paysage forcément sublime. Les enfants devaient l’admirer et être heureux de ces vacances que leurs parents, lorsqu’ils étaient enfants, n’avaient pu avoir. Ses grands-parents étant morts à Auschwitz, son père a grandi dans des orphelinats, avec des enfants juifs ayant échappé à la Shoah.
Le père de Ivan Jablonka était scientifique et sa mère professeur de lettres. Ils avaient le souci d’emmener leurs enfants dans des endroits où les touristes n’allaient pas, simplement pour être ensemble , avec leurs copains de vacances, libres et heureux.
C’était des vacances aventureuses, simples, naturistes et au contact de la nature, de grands voyages de trois semaines vécu dans la frugalité et la simplicité du logement dans un "Combi Volkswagen Transporter T3 Joker Westfalia de couleur beige", le "bus" disaient les enfants. Des vacances sans contrainte, son père "voulait que ses enfants dorment sous une tente, mangent par terre, courent dépenaillés sur les dunes, pissent dehors, se lavent un jour sur trois, ignorent les conventions". Il "suscitait l’étonnement goguenard" de ses copains du lycée Buffon qui "avaient des vacances ‘normales’, maison de famille ou station balnéaire, hôtel en pension complète ou village de vacances". C’était des vacances pour aller découvrir le monde, voir d’autres peuples, d’autres façons de vivre, voir "une croisée d’ogives ou un chef-d’œuvre de la Renaissance" que leur mère leur faisait visiter pour nourrir leur "capital culturel".

Camping-car n’est pas un roman à proprement parler, ni un essai. C’est un auto-histoire de quelqu’un qui essaie de montrer comment son histoire – ses vacances – dans l’histoire collective d’une époque. Ni confession, ni récit d’une vocation, ni bilan, cette autobiographie est "une autre façon de parler de soi-même. Débusquer ce qui, en nous, n’est pas à nous. Comprendre en quoi notre unicité est le produit d’un collectif, l’histoire et le social. Se penser soi-même comme les autres". Jablonka cherche à savoir "ce que sa singularité doit aux autres".
Un texte original qui mêle récit de vacances et réflexion sociologiques et historiques, d’une grande franchise et honnêteté, sans nostalgie. C’est, bien sûr, un éloge du voyage, des vacances populaires ouvertes à la diversité des cultures, des vacances simples, en liberté.

"Je suis avec ceux qui traînent leur passé comme une caravane. Je suis du côté des marcheurs, des rêveurs, des colporteurs, des bringuebalants. Du côté du camping-car"