Jean T.

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L'été de la haine
23,00
par (Le Pain des Rêves)
22 mars 2018

Le roman est une dénonciation de la folie de la guerre, de l’aveuglement des États en guerre,et une critique virulente de l’impuissance du gouvernement à prendre en charge et soigner les vétérans. En cherchant des pistes, il pose la question de ce que doit être le retour à la vie civile : faut-il tout oublier pour vivre une vie normale ? Peut-on vivre avec ses traumatismes ?
Si le roman est plein de colère, de violence, de drogues, il comporte aussi de beaux moments, de belles descriptions de la nature et de la forêt. Et c’est aussi une belle histoire qu’Eugène Allen nous offre, en donnant une seconde vie à sa sœur qui rencontre Hank, un homme bon et affectueux, proche de la nature.
L’été de la haine est un roman complexe, au sujet grave et pourtant drôle qu’il est outrancier, à la fois historique et dystopique, violent et parfois tendre et romantique. C’est un texte tortueux, déstabilisant, parfois difficile à lire, et c’est pourtant un roman qu’on ne lâche pas tant on a envie d’en connaître l’épilogue.

Sur quoi reposent nos infrastructures numériques ?, Le travail invisible des faiseurs du web

Le travail invisible des faiseurs du web

Nadia Eghbal

OpenEdition Press

5,99
par (Le Pain des Rêves)
11 mars 2018

Dans ce rapport rédigé par la Fondation Ford et traduit de l’américain, Nadia Edhbal met en évidence la fragilité des infrastructures d’Internet. Il ne s’agit pas ici des logiciels que nous utilisons quotidiennement, mais des infrastructures qui permettent la communication sur Internet, des langages, des protocoles, des bases de données, des plates-formes de développement… On découvre la fragilité de tout ceci et ce qu’on voit moins, la technologie et, surtout, la sociologie d’un monde de passionnés qui travaillent et fabriquent des logiciels libres ou Open Source. Car le monde du Net repose sur ces logiciels ouverts, n ‘appartenant à aucun propriétaire, échangeables, modifiables, utilisables par briques pour construire le réseau des réseaux, faisant l’objet de licences non-privatives et gratuites.

Le grand public sait-il que près de 60 % des serveurs web sont des logiciels libres, développés par peu de professionnels salariés, mais par des milliers de passionnés -amateurs et professionnels- travaillant le plus souvent gratuitement ou mis à disposition par des sociétés qui les salarient ? Le risque réside dans la fidélité de ces personnes qui du jour au lendemain peuvent cesser leur travail, manquer d’imagination, être submergés, être happés par un autre projet. Le problème est que les utilisateurs -des sociétés et des firmes- ne donnent ni de leur temps ni de leur argent pour améliorer, maintenir et documenter ces programmes. Nadia Eghbal prend comme exemple le cas du logiciel de sécurité OpenSSL dont la maintenance n’était assurée que par une personne lorsque qu’on découvrit, en 2004, une faille de sécurité mettant en danger la sécurité des transactions et des connexions de la planète entière.
L’auteure alerte pour que chacun prenne conscience que ces Communs sont en danger et cherche comment les préserver et les soutenir par diverses voies de financement, des fondations…
Tout en restant lisible, l’ouvrage est technique, d’une écriture pas très « sexy », mais important pour ne pas dire un jour que nous ne savions pas.

Play Boy
par (Le Pain des Rêves)
27 février 2018

De l'arrière petite fille de Robert Debré, le pédiatre père du ministre gaulliste, on ne pouvait attendre de livre qui assigne la narratrice à l'opposé de l'histoire de sa famille. Elle parle de la découverte de l'amour d'une femme et de son propre entourage familial qu'elle décrit sans fard.
La narratrice tombe amoureuse d'un femme après avoir été mariée pendant vingt ans avec un homme avec qui elle "se faisait chier pareil" et dont elle a eu un fils. Petite, elle était la "la fille qui jouait avec les garçons". Elle dit "À quatre ans j’étais homosexuelle. Je le savais très bien et mes parents aussi". Elle raconte son amour d'une femme qui n'est ni de son âge, ni de sa classe sociale, qui n'a pas son éducation, ses manières d'être. Pourtant, elle la désire, elle l'approche avec une douce lenteur, elle lui plaît avant de l'aimer et entame "une vraie histoire avec un début, un milieu et une fin. Et du sexe bien sûr."
Elle parle du désir, du désir si particulier d'aimer une femme et de la posséder. Son texte est parfois pudique, souvent cru et sexe. Parce qu'à notre époque, on doit pouvoir nommer les choses par leur nom.
Et elle parle de sa famille. Son père, François "cet enculé", grand reporter de guerre, avait rapporté l'opium de ses voyage avant de se ruiner pour l'héroïne. Il détonne dans cette famille. De sa mère d'origine basque, très belle et très classe, que "tout le monde regardait", décédée quand elle avait seize ans de son addiction à la drogue. De son grand-père qu'elle "n'a jamais pu blairer", qui "était plouc dans chacun de ses gestes, dans chacune de ses indignations", Elle, née dans une famille de la grande bourgeoisie, ne s'embarrasse guère pour prendre ses distances, se libérer, se démarquer autant de sa famille, du clan Debré que de ce milieu. Pourtant, elle ne s'en échappe pas , "née de parents riches qui avaient des parents riches" (...) "On n’a besoin de rien quand on est riche."

On l'aura compris, Constance Debré ne cache pas ses origines, ni son homosexualité, ni ses détestations. Elle écrit vite, dans un style sec, très cash, sans périphrases, avec de nombreuses pointes d'humour. L'écrivaine n'oublie pas qu'elle est avocate et sait retenir son lecteur jusqu'à la fin.

J'ai toujours cette musique dans la tête
par (Le Pain des Rêves)
16 février 2018

L’histoire est assez classique : un couple qui s’aime, parents de trois enfants grandissant sans problèmes. Yanis est travaille avec Luc, le frère de Véra, qui est architecte. Les deux associés sont très différents : l’un est bougon, gestionnaire prudent, modérément entreprenant. L’autre est un autodidacte qui a connu tous les métiers du bâtiment, créatif, bouillonnant, plus intéressé par des projets ambitieux que par la gestion et la comptabilité. Un client se montre vite fasciné par les talents de Yanis et le pousse à se lancer dans un projet ambitieux et à suivre sa créativité débridée. Luc refuse ce projet, ce qui entraîne la démission de Yanis qui se met à son compte, avec la caution de Tristan. Mais Tristan n’est peut-être pas l’ami désintéressé qu’il prétend être...
Agnès Martin-Lugand a le talent de savoir écrire des romans faciles à lire. Elle sait planter le décor qui permet au lecteur d’être dedans, et elle construit des personnages dont la psychologie et les sentiments sont rendus avec finesse. C’est le cas pour ce roman. On pourra être bercé par la vision de l’amour du couple de Véra et Yanis, de leur capacité à faire face à de grosses difficultés et à sauver leur famille du désastre. On pourra être intéressé par le risque d'une ambition mal maîtrisée, par la tactique du prédateur qui s’infiltre dans le couple pour le diviser. Mais on pourra aussi trouver l’intrigue trop prévisible, la fin trop "fleur bleue" de ce roman qui se déroule dans un milieu socio-professionnel plutôt privilégié.
En conclusion, ce roman est une lecture agréable et facile – c’est en soi une qualité à ne pas négliger, bien écrit, avec des personnages réalistes. La vision de la vie est positive. Mais la fin est un peu trop prévisible.

Marcher à Kerguelen
par (Le Pain des Rêves)
12 février 2018

Entre 2000 et 2004, François Garde était administrateur supérieur des Terres australes et antarctiques françaises. Pendant cette période, il s’est rendu une dizaine de fois à Kerguelen. Il en a gardé la nostalgie et y est retourné en 2015 pour une expédition de trois semaines. Avec trois compagnons, il traverse cette île déserte qui n’a rien d’un paradis. Le climat y est rude, l’île est généralement ventée et souvent sous la pluie. Il y a a peu de végétation -"le nuancier des Kerguelen est assez pauvre", les plaines sont de graviers, il n’y a pas d’arbres, seuls des animaux marins y vivent, aucune activité économique n’y est possible. Il n’y a pas de "pont, route, pylône, chalet d’alpage…" Elle est isolée, "le bateau [le Marion Dufresne] y effectue quatre rotations par an", la terre la plus proche est l’île de la Réunion à 3000 km. L’île est-elle belle ? "Ici, je ne vois pas la beauté, mais la force". Elle confronte les hommes à leurs limites.
François Garde est sensible à cette île qui agit sur lui "comme un aimant" et qui n’a pas changé depuis que l’archipel fut découvert en février 1772 par Yves Joseph de Kerguelen : "je vois exactement ce qu’il a vu. Où dans le monde puis-je avoir cette sensation de regarder par-dessus l’épaule d’un officier de Louis XV et de voir avec ses yeux". Car l’île est française comme le rappellent les noms de lieux : cabane du Portillon, vallée des Sables, Port-aux-Français, baie d’Audierne, vallée des Contacts, Base d’Armor, plaine de la Clarée… Pour lui "Il faut penser la France comme une discontinuité. Ceux qui n’en sont pas capables et se limitent à un hexagone ne connaissent pas leur pays".
Traverser cette île est périlleux et difficile, il y a le poids du sac, la tente prévue pour trois personnes qui va abriter les quatre marcheurs, le ravitaillement de plusieurs jours qu’il faut porter, les cabanes qu’il ne faut pas manquer, où se trouvent des réserves alimentaires dont "le coût [est] sans commune mesure avec leur valeur marchande, un trésor inestimable", l’attention constante qu’il faut avoir pour éviter tout accident dans ces paysages inviolés où tout secours est extrêmement compliqué ou impossible. Dans cette solitude, les marcheurs doivent faire preuve d’une camaraderie sans faille : "Une altercation, une invective, même une maladresse suivie d’une bouderie rendraient plus complexes et plus pesantes les relations entre nous. La concorde qui règne dans le groupe ne tombe pas du ciel, elle se reconstruit et se vérifie chaque jour par ces délicatesses, ces attentions un peu surannées".
Mais les lieux sont sublimes, les paysages immenses, qui leur donnent "le sentiment de notre petitesse" et qui produisent "à force un sentiment hypnotique".
Ce récit n’est pas un topo-guide, c’est un journal dans lequel le marcheur consigne de façon éclectique des observations, des sentiments, des émerveillements, des craintes, des difficultés, son obstination à mener l’aventure à son terme, son souci de ses camarades de marche. Sa valeur est liée à la sensibilité de François Garde, amateur de musique et de poésie.
"Chaque voyage est une île, où le voyageur est seul".