Jean T.

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La distance qui nous sépare
Neuf 23,00
Neuf, précommande 23,00
par (Le Pain des Rêves)
9 août 2017

"Tout comme un père n'est jamais prêt à enterrer son fils, un fils n'est jamais prêt à déterrer son père". C'est pourtant ce que fait Renato Cisnero à son père, le général Luis Frederico Cisneros Wizquerra, dit El Gaucho, qui est mort d'un cancer à 65 ans lorsque son fils avait 18ans. Son père était un homme qui avait été très amoureux d'une jeune fille de Buenos Aires, Beatriz Abdula, dont il avait dû se séparer pour entrer à l'école militaire au Pérou. Par la suite, il s'est marié avec Lucilia Mendiola avec qui il a eu trois enfant. Alors qu'il était ministre, il rencontre Cecila Zaldivar qui devient sa maîtresse et avec qui il fonde une famille de trois enfants, dont El Gaucho, lorsqu'il quitte Lucilia. El Gaucho était militaire, général d'armée au Pérou. Il admirait l'argentin Videla et le chilien Pinochet, des dictateurs qui ont durement combattu les mouvements révolutionnaires. Le général Cisneros a soutenu la peine de mort et réprimé autant qu'il a pu les guerilleros du Sentier lumineux.
S'il déterre son père et quelques autres morts de sa famille, c'est "pour comprendre à quoi ressemblaient les démons qui leur ont permis de vivre". Comprendre ce que la rupture avec son premier amour a provoqué chez cet homme et comment elle a affecté ses autres relations amoureuses. Comprendre si son père aimait encore son épouse lorsqu'il l'a quittée pour aller vivre avec sa maîtresse, la mère d'El Gaucho. Comprendre ce qui se cachait sous l'uniforme du général. Comprendre comment il a pu être aussi autoritaire, aussi proche de ses enfants et aussi discret sur lui-même qu'il leur était quasiment inconnu. Comprendre comment on peut être passionné de littérature et être un tortionnaire insensible à la souffrance de ses semblables. Comment pourquoi, après avoir appris son cancer de la prostate, il s'est laissé mourir. Comment son père a pu être cet homme.

Ce livre n'est pas une biographie, ni un ouvrage d'histoire, ni un essai psychologique. C'est le roman de la recherche de son père que mène Renato Cisneros, de son père à lui, pas de celui de ses frères et soeurs. Ce faisant, il montre que, dans le contexte latino-américain, le père est celui qui a le pouvoir, aussi bien dans la maison qu'à l'extérieur, celui qui décide des règles et les fait respecter. Ce pouvoir qui ne se discute pas et qui a à voir avec ce lâcher prise qui l'a mené à la mort. Le titre du roman exprime bien la distance qui le sépare de son père, il ne sont pas de la même génération et ne possèdent pas le même corpus idéologique.
Il aura fallu du courage à l'auteur pour explorer la vie d'El Gaucho, il l'a fait avec talent, suscitant sans cesse l'intérêt de son lecteur pour cette histoire passionnante et émouvante.

Une histoire des loups
par (Le Pain des Rêves)
9 août 2017

Linda habite avec ses parents, dans une cabane au-dessus d’un lac, dans une forêt du Minnesota. La dernière cabane d’une communauté qui s’est désagrégée au fil du temps. Elle mène une vie décalée, sauvage, très proche de la nature qui l’entoure. L’adolescente est attirée par une famille qui s’est installée pas très loin, dans une cabane beaucoup plus moderne, dont elle observe la vie au travers des baies, avec des jumelles. Une jeune femme y vit seule avec son enfant, Paul. Comme le père est éloigné par son travail, Patra demande à Linda de s’occuper un peu du garçon, d’abord de temps à autre, puis les après-midis, pour disposer de temps afin de corriger le futur livre de son époux. Comme Paul s’est attaché à elle et pour tromper sa solitude, Patra la garde à manger. Une complicité forte s’installe entre Paul et Linda. Quand le père revient d’Hawaï, Linda constate que Patra et Léo sont différents. Autant elle est légère et gaie, facile à vivre, autant Léo se montre rigide sur les principes, autoritaire sans en avoir l’air. Madeline est un peu perdue entre ces deux personnalités si différentes. L’adolescente ne connaît pas encore suffisamment la vie pour décrypter ce qui se passe entre eux, quelles sont leurs références de vie. Quand au cours d’une sortie, Paul devient malade, elle ne voit pas ce qui se passe et intervient bien trop tard…

Dans ce roman publié par Gallmeister, on n’est pas surpris que la jeune Linda entretienne une relation forte avec son environnement, la forêt, le lac, les arbres. On comprend qu’elle soit un peu sauvage, que ses camarades la moquent parce qu’elle vient au lycée avec ses chaussures de randonnées, et aussi parce qu’elle ne s’intéresse qu’aux loups. Emily Fridlung campe une Linda très sensible aux autres, à la nature, introspective. On la sent en harmonie avec la forêt. Pourtant, très tôt, quelques indices empêchent le lecteur de se déprendre d’une sourde angoisse, d’un trouble insidieux, d’une inquiétude tenace. Le monde du roman est trop calme, trop harmonieux. Pourquoi Patra se montre-t-elle aussi accueillante, au risque que son fils s’attache trop à Linda ? Quand Léo arrive dans la cabane au bord du lac, on comprend quel est leur système de valeurs. On comprend que ces chrétiens scientistes sont mus par leur croyance plus que par la réalité, ce que Linda ne peut décrypter. Elle restera marquée par cette expérience de vie.

Il y a dans cette histoire troublante, qui est tout à la fois un thriller et un roman d’initiation, de très belles descriptions de la nature, du rapport de la jeune fille à la forêt, aux événements. Les descriptions sont toujours précises, détaillées. Linda est une bonne observatrice qui n’est distraite par aucun des artefacts du monde moderne. Dans un contraste total, ce que l’auteur nous laisse entrevoir du monde des scientistes est glaçant.
Un premier roman servi par une belle écriture.

Une mer d'huile

Morin, Pascal

Le Rouergue

13,80
par (Le Pain des Rêves)
9 août 2017

Une dame âgée, Danielle, retrouve sa villa méditerranéenne où elle va accueillir sa famille. C'est une tradition, chaque année au mois d'août, son fils Pierre-Marie et son petit-fils Arthur la rejoignent . Cette année, Danielle voudrait qu'il y ait du mouvement, que ce séjour soit différent des précédents. Elle voudrait qu'il se passe quelque chose dans sa famille peu bavarde et peu extravertie. C'est pourquoi elle a embauché Prisca, une jeune fille pour l'aider dans la vie quotidienne et, aussi, pour briser la monotonie de ce rituel. La jeune femme est énigmatique -d'où vient qu'elle sait reconnaître un météorite ?-, un peu étrange, vit avec liberté parmi ces gens qui ont des habitudes. Quelques jours suffisent pour que Prisca intrigue Danielle, ressuscite l'envie de plaire chez Pierre-Marie, initie Arthur à la vie amoureuse et lui ouvre la voie de la vie adulte.
En créant des personnages scientifiques -Danielle a été une neurologue réputée, son fils est psychiatre, Arthur est un étudiant brillant passionné de programmation informatique- l'auteure les prédisposent à poser un regard critique et acéré sur leurs comportements, leurs sentiments, leurs états d'âme, leur histoire passée ou à venir. Grâce à Prisca, Danielle atteint son objectif. Elle déstabilise sa famille, fait chacun se poser des questions, chercher le sens de ses actes, avoir envers soi un comportement de scientifique, reconnaître ses manques, discerner ses désirs. La présence de Prisca, et surtout son absence, auront réussi à les rendre à la vie qui est mouvement, élan, dynamique, qui se meut vers un futur désiré.
Tout ceci se passe dans un bel été méditerranéen, de beaux paysages, le calme des vacances, avec des histoires qui se perpétuent et se transmettent -même le météorite qui trône dans la maison a son histoire poétique qui se superpose à son histoire réelle, et dans une écriture tranquille, attentive et suave.

Quand sort la recluse
Neuf 21,00
Neuf à prix réduit 21,00
par (Le Pain des Rêves)
27 juillet 2017

Je n’ajouterai pas au concert de louanges qui a accompagné la publication de Quand sort la recluse. Ce roman est une réussite de plus. Sans doute est-ce de pouvoir admirer la mécanique intellectuelle du commissaire Adamsberg qui m’a davantage séduit.

Il y a cependant un aspect -très vénal, j’en conviens- qui n’a pas été signalé à ma connaissance. Comme une sorte d’introduction à l’enquête sur les morts mordus par des recluses, il y a deux petites nouvelles policières. Trois énigmes pour le prix d’une, c’est très rare, alors… Pourquoi se priver ?

La nature exposée
16,50
par (Le Pain des Rêves)
13 mai 2017

Dans un petit village au pied d'un montagne, un homme, ancien mineur, sculpteur et alpiniste, aide des "étrangers désorientés", en qui il voit des "compagnons d'infortune" à franchir une frontière. Comme le forgeron et le boulanger, il prend l'argent des clandestins, mais il le leur rend avant de les quitter. Jusqu'à ce qu'un écrivain fasse la traversée, parle de cette gratuité dans un livre et attire l'attention des médias sur cet homme. Devenu impopulaire dans son village, il s'installe dans un port, où le curé lui propose de restaurer un Christ, un marbre sculpté auquel avait été ajouté un drapé recouvrant "la gêne" qui faisait scandale. Après réflexion, il se lance dans le travail méticuleux qui restaurera "la nature exposée", qui rendra sa nudité au Christ en croix. Il parle de ce travail à l'ouvrier musulman avec qui il dîne, à un rabbin qui lui traduit un peu d'hébreu, à une femme incroyante. Il effectue ainsi un voyage intérieur. Il prend le risque d'aller jusqu'au bout de ce travail, sculptant le marbre que lui a offert l'ouvrier algérien, luttant puis s'abandonnant au moment de restituer sa nudité au Christ en croix.
En ces temps où sont propagés des propos honteux sur les réfugiés, Erri de Luca rappelle que nous partageons une commune humanité avec ces femmes et ces hommes, qu'ils ont l'héroïque courage de "quitter leur pays pour se rendre dans des endroits où ils ne connaissent personne, où ils survivent comme ils peuvent". La nudité du Christ est la parabole de ces "héros" qui ont tout abandonné.
Erri de Luca parle de ce qui le fascine, le sacré, la politique, la compassion, Naples et son musée, la montagne, la vie simple.
Cette fois, Erri de Luca, qui aime et sait aller à l'essentiel en peu de mots, nous offre un long livre... de 165 pages. Un beau livre, engagé, plein de poésie, de symbolique, de montagne, d'humanité. Un livre rare, jusqu'ici le plus étonnant de son œuvre, à lire, à relire, et sans doute à méditer.