Jean T.

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N’être personne
par (Le Pain des Rêves)
18 janvier 2017

Au début d'un week-end, la narratrice se trouve enfermée dans les toilettes de son entreprise. Elle n'a pas de mobile, ni de montre, juste un stylo à bille. Crier et taper sur la porte ne servirait à rien, il n'y a plus personne. Elle est recluse jusqu'au lundi, sans moyen de savoir si sa libération est proche ou encore lointaine. Alors, puisqu'il y a un rouleau de papier hygiénique, elle écrit, s'accroche à des dates pour retrouver les événements qui meublent sa mémoire. Forcément, ils ne se présentent pas de façon chronologique. Un événement en appelle un autre, ou c'est une date qui en évoque une autre. Elle raconte son enfance, sa grand-mère qui s'appelle Louise Michel, l'homme qu'elle aime qu'elle n'a jamais pu nommer "ami, compagnon, je dis ça facilement. Fiancé, mari, ce serait mensonger. Petit ami, à mon âge, c'est bêta", Pierre, donc, qu'elle accuse de ne pas être communiste pour une histoire de clefs de voiture, son métier de réceptionniste peu considérée, et même transparente jusqu'à n'être personne, comment elle cache ses talents d'écrivain et sa lecture des journaux au travail, sa vision du progrès, ses voyages...
Ne cherchez pas de plan, ni de logique dans ce texte qu'elle écrit pour passer le temps entre quelques mouvements de gymnastique. Parfois on rit bien de ses idées farfelues, d'autres fois on se réjouit de son regard acéré sur le monde et ceux qui l'entourent, ou l'on est surpris de l'originalité de ses pensées. Quoi qu'il en soit, dans cette endroit qu'elle transforme en cabinet d'écriture le temps d'un week-end, elle réalisé un beau travail qui nous dit combien l'écriture lui est vitale.
C'est un texte très personnel qui surprendra souvent le lecteur, toute une vie à découvrir par petites doses, jour après jour.

Aller en paix
21,80
par (Le Pain des Rêves)
10 janvier 2017

En Savoie, dans le village des Plastres, un homme d'une cinquantaine d'années raconte la lente désintégration du couple qu'il formait avec Lily, la mère de ses trois enfants. Lily était la femme de sa vie, celle qu'il aimait au-delà de tout, celle pour qui il était prêt à tout. Elle était dépressive, dépendante d'un barbiturique qui la rendant imprévisible, inconséquente, incapable d'assumer son quotidien de mère et de compagne. L'homme est élagueur dans l'entreprise que son patron a repris à son père. Lui aussi vit une situation difficile avec son épouse et avec son père vieillissant. Une relation d'amitié s'est nouée entre eux deux qui lui permet de compenser les sautes d'humeur de Lily. Revenant de le voir sur son chantier, elle manque un virage et jette la voiture dans un torrent, femme et enfants s'en sortiront sans dommages. L'accident marque un tournant dans sa vie. Elle se ressaisit, décide de préparer un concours pour devenir aide-soignante. Elle passe alors tout son temps libre, et même plus, sauf quand elle court, à le préparer. Alors qu'elle est enceinte d'un troisième enfant, et que les choses semblent aller mieux, elle annonce sa décision de rompre, de prendre le large, d'aller habiter avec ses enfants aux environs de Lyon où elle a retrouvé une amie d'enfance, quand elle aura réussi son concours...

Ce premier roman est d'une grande profondeur. Avec une écriture fluide et dense, Ludovic Robin raconte la dissolution d'un couple au sein duquel l'un continue d'aimer l'autre.
Selon l'éditeur, l'auteur pratique "une auscultation méticuleuse du quotidien". Reconnaissons l'exactitude du propos. Le narrateur relate deux années de sa vie de couple et d'élagueur avec une mémoire d'entomologiste. Il n'oublie aucun des événements marquants, ni l'écho qu'ils ont provoqué dans sa sensibilité, sa relation avec Lily, chez ses enfants, son employeur, et même à un client. Il signale ainsi l'intensité de son amour pour Lily, et son attachement à la forêt et à la montagne. Une montagne qui n'est pas qu'un décor, qui est le terreau de son existence, ce qui lui donne son assise et sa stabilité. L'homme a quelque chose de la rudesse de la montagne.
Dans cette histoire, Lily est une jeune femme brillante -les résultats de son concours le montreront, "bagarreuse, présente sur tous les fronts à la fois" sauf quand elle s'effondre dans une dépression que ne comblent pas les barbituriques dont elle est dépendante. Alors que la volonté de son compagnon est de fonder une famille et de la maintenir unie, elle garde son indépendance, se fixant un objectif et s'y tenant quoi qu'il se passe.
La lecture de cette histoire ne laisse pas d'être admiratif devant un tel amour, en même temps qu'elle instille une sourde douleur chez le lecteur, qui, prévenu par la présentation, sait que le couple ira à sa fin. Pourtant, on ne trouvera aucun propos malveillant envers Lily, aucun grief, aucun reproche. Alors qu'il sait quand elle partira, il continue de l'aider à préparer son concours, il prend soin des enfants pour lui laisser le temps d'étudier. Ce faisant, l'auteur oblige à se poser des questions : comment fait-il, comment peut-il continuer à aimer l'autre quand il n'y a plus de réciprocité, comment reste-t-il calme et serein lorsque l'autre est imprévisible, où trouve-t-il la force qui le meut ? Il est convaincu "qu'une part de sauvagerie est nécessaire dans l’édification de [sa] liberté", comment parvient-il à la borner ? Comment peut-il "aller en paix" ?
Une très belle lecture, prenante, qui procure de l'émotion en allant loin dans la quête du sens de ce qui est vécu.

La Jeune Épouse
par (Le Pain des Rêves)
5 décembre 2016

Alors que la famille a envoyé le Fils en Angleterre pour perfectionner ses connaissances dans le domaine de l'industrie textile, voici qu'arrive une toute jeune fille, la Future Épouse, qu'elle semble avoir oublié. La vie dans la Famille se déroule comme les les rituels petits-déjeuners où l'on ne se presse surtout pas, où l'on goûte le plaisir d'être ensemble. C'est une vie peu conventionnelle, hors normes, fortement décalée, une vie d'aristocrate plaisamment affichée comme telle. C'est la Mère, une femme immensément belle et très attirante qui initie la Future Épouse au plaisir solitaire (d'autres l'initieront à d'autres formes de plaisir). C'est l'oncle qui sortira un moment de son sommeil continuel pour lui apprendre ce que personne n'a osé lui dire, que le Fils a disparu. C'est le Père, atteint d'un "inexactitude du cœur" lui interdisant tout geste passionné, qui l'installera dans un bordel où elle apprendra l'histoire de la Famille. Elle y attendra aussi le retour du Fils que ne signale plus l'arrivée quasi-quotidienne d'objets variés et ne présentant pas d'utilité.
Comme chaque année, la Famille partira en villégiature à la montagne. Le fidèle et dévoué Modesto fermera la maison en y laissant, cette fois, la Future Épouse qui y vivra seule, sans occupation excepté la lecture de trois livres que Modesto à caché pour elle. Car il est interdit de lire dans cette maison puisque "tout est déjà dans la vie " et qu'il suffit de l'écouter. Elle a voulu y rester car elle pressent le retour du Fils comme imminent.
Il faut reconnaître à Alessandro Baricco un grand talent pour avoir écrit aussi élégamment cette histoire déconcertant qui, si elle est sensuelle et érotique, n'en est pas moins une initiation spirituelle à une forme d'existence, aux us et coutumes d'une Famille étrange. Car tous ces gens auxquels plusieurs narrateurs prêtent leur voix, ont une peur héréditaire, celle de mourir la nuit.
Parmi tous les narrateurs, il y a l'auteur qui s'invite dans le récit pour prendre le lecteur à témoin de sa création littéraire.
Du grand art, une élégance et une finesse qui n'est pas sans rappeler "Soie".

Les pouvoirs de Jean
par (Le Pain des Rêves)
24 novembre 2016

Roger Béteille plonge son lecteur dans la vie d’un petit village de campagne qui vit encore à son rythme, à l’écart du mouvement des villes et du monde.

Un paysan, Jean Pelous, vient de perdre sa mère. À quarante ans, il se retrouve seul dans sa vie personnelle et seul pour faire vivre sa ferme, dans un hameau de prairies pentues irriguées par la rivière, avec un bois de chênes plus que centenaires et un troupeau de chèvres.
Il a pour voisin Paul Cazes, un exploitant qui a choisi le progrès, un amateur de gros tracteurs et de gros travaux (son champ de colza fait dix hectares d’un seul tenant), qui, en plus, est marié au premier amour de Jean. Lui comme d’autres, mais plus que d’autres, attend et espère que Jean va vite se trouver débordé de travail, qu’il n’y arrivera pas, qu’il se découragera, qu’il ne supportera pas sa vie de célibataire et finira par lui vendre ses terres.
Pas de chance ! Jean aime sa vie de paysan et est déterminé à le rester. Il s’inscrit dans une agence matrimoniale et rencontre Cathy qui vient s’installer à la ferme, d’abord en colocation.
Il faut bien voir que Jean n’est pas tout à fait un homme ordinaire. Sa mère possédait le pouvoir de guérir le feu. Elle n’en a jamais parlé à son fils. Quand il reçoit une nymphette qui s’est gravement brûlée au visage, il va savoir s’il le pouvoir lui a été transmis, et Cathy va commencer à se demander avec qui elle vit.
Peu à peu, le jeune femme apprend à s’intégrer dans le village, à dépasser les ragots, a connaître vraiment Jean. Elle participe à sa façon à l’abattage des chênes centenaires qui vont être débités au moulin du vieux Joseph, l’ami de Jean.

Jean Béteille décrit avec précision la vie rurale dans ce petit village, les rituels (la tuerie du cochon), le poids de la tradition (la messe de Noël), les rumeurs dans un bourg où tout le monde se connaît et se surveille. Sa description est enrichie par ce que ses personnages expriment de leurs projets, de leurs pensées, de leurs rêveries, de leurs sentiments et -pour Cathy et Jean- de leur attachement aux paysages et à la vie paysanne.
On aurait pu avoir un roman d’une nostalgie larmoyante, ce n’est pas le cas. C’est le roman d’un homme qui décide de vivre comme il aime, même s’il lui en coûte, de ne pas abdiquer de sa liberté ou de sa fidélité, d’un homme honnête et intègre.
C’est un beau texte touchant et attachant.

La Députée du coin
7,90
par (Le Pain des Rêves)
15 novembre 2016

Il y a le député que l'on voit souvent à la télévision, que l'on entend à la radio, qui profère ses certitudes avec un aplomb inébranlable, qui a un avis sur tout, que l'on voit se lever pour vociférer sur l'orateur lors de la séance des questions, le mercredi sur la Chaîne parlementaire. C'est le même qui cumule généralement plusieurs mandats électifs et de nombreuses fonctions.
Et il y a "La députée du coin", celle qui n'est connue que par les électeurs de sa circonspection, celle qui travaille durant de nombreuses heures dans son petit bureau de 12 m² au 3 rue Aristide-Briand, celle qui ne reçoit les lobbyistes que dans les couloirs du Palais-Bourbon et n'accepte d'être invitée à déjeuner que dans des restaurants à moins de quarante euros, celle qui dort dans le canapé-lit de son bureau. Celle qui passe le plus clair de son temps dans les commissions et le reste dans sa circonscription.
Nathalie Nieson fait partie de ces députés que l'on ne connaît pas si on n'est pas de la Drôme. Sans langue de bois, elle décrit son activité de députée attachée à faire fonctionner la démocratie, les freins de l'administration, son vain combat une loi d'aide aux victimes. Sa vie est plutôt austère, en tout cas moins flamboyante que ce que l'on imagine communément. Ne pas croire qu'elle est souvent dans les couloirs grandioses du Palais-Bourbon, car elle préfère travailler dans son bureau ou en commission. Ne pas croire non plus que sa vie est calme et tranquille quand elle montre comment elle veut rester proche de ses électeurs et fait de nombreux allers et retours entre sa ville et Paris. Et cesser de croire qu'être députée est source de gros revenus... Bref, son récit prend à rebours nombre d'idées reçues.
Elle est maire de Bourg-de-Péage, une petite commune de 10 000 habitants et a exercé le métier d'expert-comptable avant de consacrer sa vie actuelle à la politique. Elle n'est donc pas issue du sérail et son ambition est limitée et maîtrisée. D'ailleurs, elle ne se représentera pas et préférera privilégier son mandat de maire si une loi sur le cumul des mandats l'oblige à choisir.
En ces temps de discrédit de la classe politique et de déclin de la démocratie, lire ce petit ouvrage est comme prendre un grand bol d'air, une potion d'optimisme. c'est une lecture qui aide à mettre en ordre la chose politique dans l'esprit du lecteur. Je la conseille vivement...