Jean T.

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Tous les hommes désirent naturellement savoir
par (Le Pain des Rêves)
18 septembre 2018

Nina Bouraoui fait retour sur ses origines et sa jeunesse. Elle entremêle les chapitres de son récit, formant comme un jeu de piste dont on ne sait encore où il mène, ou comme une quête. Dans "Savoir", elle évoque l’histoire de sa famille grand-parentale et, surtout, de ses parents. Dans "Se souvenir", elle se remémore son enfance en Algérie. Dans "Devenir", elle parle de la découverte et de l’acceptation de son homosexualité.
Nina Bouraoui est la fille d’un coupe franco-algérien qui s’est formé à Rennes, contre l’avis de sa grand-famille française, plutôt bourgeoise et aisée. De cette période de son enfance, elle garde de bons souvenirs, même si ce ne fut pas toujours facile. En 1972, la famille part en Algérie. Sa mère fera tout pour s’intégrer : apprendre l’arabe, parcourir le pays, respecter les sensibilités, "porter des robes kabyles à fleurs dans la maison, des djellabas". Sa fille rend rend hommage à son courage -elle a été agressée- et à sa fidélité.
Nina Bouraoui aime l’Algérie qui l’a marquée. Elle dira "Notre départ d’Algérie est une tragédie – la lumière, le parc, les arbres, l’odeur des fleurs et de la pluie sur la terre, la vie sauvage nous manquent". L’Algérie est "mon paradis que je n’accepterai jamais d’avoir perdu". Elle a de beaux souvenirs des paysages, des odeurs, des corps et de la mer. Elle se rappelle aussi la violence et garde ouverte la blessure du brusque retour en France, "le 17 juillet 1981, avant la décennie noire, j’avais 14 ans".
C’est à Paris qu’elle devient adulte, qu’elle lutte pour accepter son homosexualité. Dès sa majorité, elle fréquente le milieu de la nuit et les femmes, en tremblant d’être reconnue. Elle a eu la chance que ses parents, qui sont loin, ne la rejettent pas.

Ce livre est un récit intime et pudique, bouleversant par sa franchise et ce qu’il dit de la douleur de ne pas être dans la norme, de la souffrance d’avoir quitté le pays aimé, de la difficile recherche de soi. C’est une autobiographie qui n’en est pas une, qui n’est pas construite comme telle. C’est un beau texte, une superbe écriture, plein de belles pages. Ce récit, nécessaire pour l’auteure qui dit "écrire est ma raison d’exister, avec l’amour" est aussi un texte courageux.

Qui t'a dit que tu étais nu, Adam ? , Tentations mythologiques et philosophiques

Tentations mythologiques et philosophiques

Éditions Jacqueline Chambon

21,00
par (Le Pain des Rêves)
17 septembre 2018

On commence donc par lire le récit biblique ou mythologique, ou le conte ou la légende. Parfois, Michael Köhlmeier s’accorde quelques libertés avec l’original, mais c’est toujours un petit moment de lecture agréable, un délassement avant la réflexion du philosophe.
Puis Paul Liessmann prend la plume pour pointer le thème central, en commençant toujours de la même façon : "Quoi de plus tentant que la tentation elle-même ?" pour l’extrait de la Genèse. Tout l’intérêt des interventions du philosophe est qu’il nous entraîne vers des interprétations qui ne sont pas attendues. Pour ce récit, on s’attend à une réflexion sur "l’irruption du mal dans le monde", sur l’interdit, la tenation, la séduction, mais moins sur la curiosité, le besoin de connaître, "l’envie d’expérimenter quelque chose de nouveau" qui dérange l’ordre du Paradis, qui fait perdre l’innocence et gagner la liberté. . .
De même pour le mythe de Dédale, d’Icare et du labyrinthe. S’attendrait-on à une réflexion sur le travail ?
Parfois, la réflexion se fait polémique. Dans l’histoire de Mime et de Siegfried, celui-ci devient forgeron et atteint un tel niveau de maîtrise qu’il dépasse Mime, son maître si exigeant qui ne cesse d’indiquer à "Siegfried qu’il doit faire encore mieux, que cela ne suffit pas". Liessmann estime que la méthode de Mime est une "erreur pédagogique d’un point de vue actuel", puisque "les élèves ne doivent plus être mesurés qu’à l’aune de leurs propres capacités et non à une tâche devant laquelle ils pourraient échouer". Il argumente que "la maîtrise est devenue suspecte dans notre culture", et prévient : "Ne méprisez pas la maîtres". .
Les récits mythologiques ont ceci de particulier qu’ils recèlent des messages toujours valables pour notre époque. C’est la cas de l’histoire d’Asclépios. Cet élève de Chiron est un "être hybride, fils du dieu Apollon et de la malheureuse Coronis" une Centaure. Il devient un grand médecin et arrive "à ramener un homme à la vie". Ce faisant, il franchit une frontière que Zeus rappelle avant de le tuer : "Seuls les dieux sont immortels". Paul Liessmann explique que "l’homme moderne ne se satisfait plus des frontières de l’existence telles que la nature ou un dieu les aurait définies". Il "étudie la nature, découvre ses secrets pour mieux la déjouer (…) essaie de vaincre la mort". "Les hommes ne sont égaux ni devant la loi, ni devant Dieu, mais ils le sont devant la mort. (…) L’idée que seuls certains humains pourraient jouir de l’immortalité est insupportable. (…) Les artisans modernes de la longévité et de l’immortalité devraient penser à leur aïeul Asclépios lors de leurs travaux de recherche : ouvrir pour un petit nombre de gens une frontière qui vaut pour tous peut être passablement risqué. Suspendre pour un petit nombre de gens une fin qui vaut pour tous est mortel".

Les récits mythologiques et sacrés ainsi que les contes sont voués à l’interprétation du lecteur. C’est ce que font les deux auteurs, d’une manière élégante et agréable à lire. C’est très intéressant...

Les moissons du futur, Comment l'agroécologie peut nourrir le monde

Comment l'agroécologie peut nourrir le monde

La Découverte

11,00
par (Le Pain des Rêves)
6 septembre 2018

Une lecture indispensable...

Les agriculteurs qui pratiquent l’agroécologie ont pour principe « qu’avoir recours à un traitement est un échec agronomique et non une pratique normale. Face à une maladie, l’effort doit donc porter non en aval de la culture (par des traitements a posteriori), mais en amont ».
Mais dans le monde de l’agriculture industrielle, on affirme « qu’il n’y a pas, aujourd’hui, de solution totalement alternative aux pesticides. Et d’autre part: comment on nourrit les gens? Je vous rappelle les chiffres: si on fait des produits absolument sans pesticides aujourd’hui, c’est 40 % de production en moins, 50 % de coûts en plus. » (Jean-René Buisson). Et on ajoute que « la biotechnologie est l’outil du futur« , ce qui est l’argument de Monsanto

Marie-Monique Robin est sceptique, constatant que l’agriculture industrielle n’arrive pas à nourrir le monde : 925 millions de personnes souffraient de la faim en 2010 selon la FAO. Alors, elle enquête. Elle parcourt neuf pays, rencontre des paysans, des techniciens, des dirigeants, cherchant à savoir si une agriculture plus modeste, un autre modèle agricole pourrait nourrir la planète. Elle va chez les paysans qui pratiquent une agriculture biologique, qui collectent leurs semences et refusent les OGM, qui n’utilisent ni pesticides, ni engrais chimiques et qui vivent de leur travail. Elle met au jour les mensonges et les manipulations des entreprises agro-alimentaires pour assujettir les paysans.

A la fin de ses enquêtes, elles affirme que oui, l’agriculture biologique, l’agroforesterie peuvent nourrir la population mondiale, éviter aux paysans de sombrer dans la misère, lutter contre la dégradation de l’environnement. Mais il faut « faire autrement », chercher un mode de production durable, respecter des règles agronomiques (« la plante se nourrit du sol. Nous ne nourrissons pas la plante, mais le sol »).
L’ouvrage de Marie-Monique Robin est extrêmement documenté, sévère pour l’agriculture productiviste et industrielle. Sa lecture permet de changer de regard, de devenir suspicieux, de s’interroger sur notre manière de nous alimenter et de vivre, de ne pas ignorer que « l’agroécologie n’est pas un catalogue de pratiques. C’est une manière de vivre ».

Les billes du Pachinko
par (Le Pain des Rêves)
5 septembre 2018

L’écriture d’Elisa Shua Dusapin est d’une extrême finesse et très précise. Quelques mots lui suffisent pour créer une ambiance, faire remarquer un détail, suggérer un sentiment, conduire le lecteur dans l’intimité d’un personnage ou d’une situation. Elle décrit bien l’identité mélangée de Claire entre la Corée, le Japon, la Suisse, les langues qu’elle parle et ne parle pas. Elle nous plonge dans leurs relations familiales fragilisées par l’éloignement, la guerre, l’exil, les différences culturelles, et dans les débuts d’un attachement entre Mieko et Claire.
C’est tout à la fois un roman doux et douloureux, un beau roman, une belle écriture. Ceux qui ont aimé "Hiver à Sockcho" ne seront pas déçus, pas du tout !

Écoute la ville tomber
par (Le Pain des Rêves)
25 août 2018

Le roman est construit autour de quelques personnages. On est d’abord plongé dans un pan de leur vie avant d’apprendre ce que fut l’histoire d’un ou de plusieurs de leurs proches. La structure du roman fait penser aux cartes mentales qui débutent en un point pour se ramifier à l’infini.
Il y a donc Harriet que l’on connaît sous le nom de Harry. Elle fait du commerce avec des gens friqués à qui elle vend de la drogue. Elle est si discrète que personne ne sait rien d’elle, de sa vie, de ses habitudes, de ses rendez-vous avec ses clients. Elle a des allures de garçons mais elle préfère les filles. Son rêve est de gagner assez d’argent pour acheter un resto-café-bar. Son meilleur ami est Léon, son fournisseur. Léon est rassurant, discret, toujours aux aguets, toujours avec une longueur d’avance. Harry vend, Léon se charge du reste, jamais ils n’empiètent sur le domaine de l’autre.
Harry rencontre Becky, une danseuse qui gagne sa vie en étant serveuse dans le café de son oncle et qui arrondit ses fins de mois en étant "masseuse". Elle est en colocation avec Charlotte. Comme danseuse, elle n’a jamais percé, jamais été membre d’une compagnie, seulement des remplacements. Elle a un petit ami, Pete, le petit frère de Harry, qui traînasse toute la journée, fait des petits boulots, pointe souvent à l’agence de l’emploi, boit et sniffe beaucoup, n’est pas très malin.

Ces quatre personnages ne sont pas encore trentenaires, ce sont des enfants de la crise, qui s’adonnent à l’alcool, à la drogue, qui vont dans des soirées danser avec frénésie pour se prouver qu’ils sont vraiment vivants. Ils vivent des passions, ils ont des rêves, ils se donnent des perspectives mal évaluées que ruinent les conditions économiques, ils sont borderline. Mais ils tiennent quand le monde s’écroule devant eux. Ils tiennent parce qu’ils ont une double vie qui se passe dans leur tête et et dans la réalité.
Dans le prologue, on voit Leon, Harry et Becky quitter Londres à bord d’une vieille Ford Cortina. Il y a une urgence qu’on ne comprend pas, qui se dévoile au fil du texte. On comprend que l’urgence de fuir n’est pas une lâcheté, c’est une nécessité pour rester en vie.
L’écriture varie selon les moments, les situations, le contexte dans lequel évoluent les personnages. Très rythmée, électrique dans le prologue, elle s’assagit, devient descriptive, narrative, toujours acérée et énergique. Elle varie pour parler des corps, des désirs, du désir féminin, du doute, de la ville, de la dureté de leur condition.
Cette histoire est l’histoire de notre époque violente, de son cynisme, de sa folie désenchantée. A la fin, on comprendra que c’est aussi un roman de rédemption.