sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

L'Empoisonneuse d'Istanbul
17 septembre 2018

C'est le drame chez les Charitos ! Katérina, leur fille chérie, a décidé de se marier sans passer devant le pope ! Depuis, le commissaire et son épouse sont au désespoir, partagés entre honte et colère, et se reprochant mutuellement l'entêtement de leur progéniture. Pour consoler et calmer sa chère moitié, le policier lui propose un voyage organisé vers Istanbul, ou plutôt Constantinople comme l'appellent encore les Grecs. Sur place, le couple partage son temps entre visites culturelles, shopping effréné et repas pantagruéliques. Mais même en vacances, Charitos reste un flic. Quand il est contacté par un concitoyen pour enquêter sur la disparition d'une vieille dame d'origine grecque, il ne peut s'empêcher d'aller fouiner et quand la disparue est soupçonnée d'avoir empoisonné son frère, l'affaire devient officielle. Le Grec doit collaborer avec un policier turc et pour avancer il va falloir surmonter méfiance et préjugés, pendant que l'empoisonneuse continue de tuer.

Délaissant pour un temps Athènes, Petros Markaris transporte son commissaire en Turquie pour un voyage organisé à Istanbul. Mais les Grecs ne sont pas loin puisque l'auteur en profite pour évoquer la communauté Roum, ces citoyens turcs de nationalité grecque, installés à Istanbul depuis l'Empire byzantin. Cette minorité se bat depuis des décennies pour conserver sa langue, ses traditions, ses prérogatives au sein d'un pays qui a tenté à maintes reprises de les chasser, souvent par la violence. Beaucoup ont fui, peu sont restés.
Nous faire découvrir ces Roums est l'intérêt principal de ce polar dont l'action est loin d'être trépidante. Markaris en profite pour égratigner ses compatriotes nostalgiques du grand empire grec qui rêvent de reconquérir Constantinople. L'antagonisme entre les deux voisins trouve sa source dans l'Histoire mais la rivalité est toujours d'actualité. Les Grecs sont fiers de faire partie de la communauté européenne quand les Turcs échouent à l'intégrer mais force est de constater qu'on vit mieux en Turquie depuis que la crise a laminé l'économie grecque... L'Europe longtemps convoitée n'exerce plus la même attractivité, d'ailleurs le policier avec lequel collabore Charitos est né en Allemagne où il a exercé sa profession avant de s'installer à Istanbul où il bénéficie de meilleurs conditions de travail et où sa femme peut porter le voile sans risque d'ostracisme.
Le contexte turco-grec est donc très intéressant tandis que l'enquête piétine, le duo se perdant sur les traces d'une empoisonneuse âgée et malade mais dont le désir de vengeance semble plus fort que le zèle des policiers.
À part cela, comme d'habitude, Adriani, la femme de Charitos, est insupportable, même en vacances et ses compagnons de voyage qui croient être à Istanbul en terrain conquis le sont tout autant. Un voyage à Istanbul en demi-teintes.

Lumière pâle sur les collines
14 septembre 2018

Etsuko, japonaise installée en Angleterre, reçoit pour quelques jours sa fille Niki, née de son second mariage avec un anglais. Entre elles, les paroles se font rares. Niki est venue de Londres pour réconforter sa mère qui vient de perdre Keiko, sa première fille née au Japon. Pourtant, elle ne trouve pas les mots pour évoquer cette sœur qui jamais n'en fut une. Keiko était renfermée, hostile à tout et à tous. Elle n'avait jamais accepté d'être déracinée de son pays natal. Elle considérait l'Angleterre, son beau-père, sa demi-sœur comme des ennemis et restait le plus souvent enfermée dans sa chambre. Elle a fini par se pendre dans le petit appartement qu'elle louait à Londres. Cette fin tragique ramène Etsuko au temps où elle attendait sa naissance avec autant d'impatience que d'appréhension. À cette époque, Nagasaki se relevait courageusement de ses cendres, le Japon tout entier se tournait vers l'avenir et Etsuko, mariée à un salary man très occupé, faisait la connaissance de ses voisines, Sashiko, une jeune veuve et sa fille Mariko.

Premier roman du nobellisé Kazuo Ishiguro et déjà on trouve sa plume subtile, sa façon poétique d'évoquer les choses sans vraiment les dire, sa pudeur et sa délicatesse. Et ben sûr le Japon de l'après-guerre quand le pays s'est confronté au défi de se relever et de se moderniser. Si certains se sont jetés à corps perdu dans ce travail de reconstruction, d'autres ont souffert de l'abandon des traditions et des valeurs ancestrales. À travers les souvenirs d'Etsuko, on découvre Nagasaki dans les années 50. La ville a subi le pire des traumatismes mais veut aller de l'avant, oublier le passé. Etsuko observe les transformations des mentalités et des mœurs. Son mari a refusé de vivre chez son père comme la coutume l'exigeait, son beau-père ne comprend pas l'évolution de la société, la condamnation de ceux qui ont défendu le pays et combattu jusqu'au bout. Et, si elle reste focalisée sur sa grossesse, elle ne peut s'empêcher de s'inquiéter pour sa voisine et sa petite fille trop souvent délaissée. La jeune veuve qui rêve d'Amérique est prête à tout pour partir avec un G.I. vers une autre vie, d'autres possibilités, loin du Japon alors que sa fille refuse farouchement de quitter son pays. Une histoire qui fait écho à celle d'Etsuko qui a fini par émigrer en Angleterre sans le consentement de sa propre fille, alimentant un profond sentiment de culpabilité.

Avec finesse et pudeur, Ishiguro raconte les souffrances des japonais, de ceux qui ont perdu des êtres chers sous la bombe, ceux qui ont vu disparaître leur monde, ceux qui ont quitté leur pays et les souvenirs trop douloureux. Un roman très doux malgré les thèmes abordés, une histoire qu'on ressasse pour la réinterpréter, la comprendre, la redécouvrir. Un coup de cœur.

Secrets

Philippe Picquier

19,00
12 septembre 2018

Réalisateur solitaire et taciturne, Yeongjun est originaire de K., une ville de l'ouest, sans attraits, sans reliefs, trop éloignée de Séoul qu'il a fuie très jeune pour ne plus jamais y remettre les pieds. À la mort de leur père, son frère cadet, Yeongu, lui apprend que, selon les dernières volontés du défunt, la maison familiale doit être vendue et l'argent versé à une inconnue, une certaine Myeongseon. Or, cette maison, ils avaient dû la quitter en catimini après la faillite de l'entreprise de travaux publics paternelle. En tant qu'aîné, Yeongjun est censé s'acquitter de cette tâche, mais il est en plein tournage, prétexte tout trouvé pour sans cesse remettre, pour ne pas s'investir, pour éviter de penser à l'époque où il vivait à K. et aux secrets que son père a laissés derrière lui.

Avec "Secrets", Hee-kyung Eun nous plonge dans l'histoire d'une famille, d'une ville, d'un pays.
La famille, ce sont les Jeong qui vivent à K. depuis des trois générations. Le grand-père Seongil, un fin lettré, notable de la ville a établi les bases de la lignée. Son fils Jeonguk, entrepreneur en travaux publics a contribué à l'expansion de K. en construisant routes, ponts et bâtiments. Cela ne s'est pas fait sans heurts, il a dû verser quantités de pots-de-vin et damer le pion aux Choe, une famille rivale et belliqueuse. Ruiné, il n'a rien laissé à ses fils, Yeongu le fugueur, le rebelle, et Yeongjun, l'enfant sage et studieux, si ce n'est une détestation réciproque forgée dans la discipline et l'esprit de compétition qu'il leur imposait.
La ville, c'est K. Une cité banale, rurale, coincée par les montagnes qui l'entourent, rêvant de grandeur mais éternelle provinciale.
Et le pays, c'est la Corée. Un pays divisé par une guerre fratricide mais qui à force de pugnacité s'est développé en puissance économique. Pugnacité mais aussi abandon de ses valeurs... La glorification des érudits, le respect des aînés, le monde agricole ont été sacrifiés sur l'autel de la productivité, du capitalisme, de la modernisation à tout-va.
Allant et venant entre les époques, Eun ne se soucie ni de la linéarité, ni des dialogues. Elle crée un puzzle de sensations, de sentiments, de réflexions, difficile à assembler mais qui forme le visage de son pays, avec ses fractures, ses contrastes, ses erreurs et ses réussites aussi.
Un roman exigeant, difficile, mais de toute beauté.

Le roman de Bergen III

Staalesen, Gunnar

Points

8,00
6 septembre 2018

Bergen, octobre 1932.
Qui se souvient encore du meurtre du consul Frimann, vieux de trente-deux ans ? Sa famille bien sûr, certains de ses amis peut-être, mais aussi Ole Berstad qui avait travaillé sur l'enquête à l'époque. Ses souvenirs sont d'ailleurs ravivés quand le corps du dernier amant de Maren Kristine Pedersen, déjà mêlée à l'affaire Frimann, est retrouvé dans le port. Avec son nouvel équipier, Svend Atle, le fils de Christian Moland, policier à la retraite, il commence des investigations qui vont se noyer dans le courant de l'Histoire. L'Europe est en ébullition et Bergen n'est pas en reste. Certains voudraient importer le modèle soviétique en Norvège. D'autres sont conquis par l'Allemagne nazie. Quand la guerre éclate, c'est l'heure des choix. S'exiler ou rester ? Collaborer ou résister ?

Suite de l'ambitieuse saga berguénoise où Gunnar Staalesen explore les années 30 et 40. Les personnages ont grandi, vieilli, certains sont morts. Les amitiés et les inimitiés ont perduré, les amours et les tromperies aussi, tout comme les secrets et le mystère entourant la mort du consul Frimann.
C'est un tome très politique, époque oblige. Communistes et nationalistes s'affrontent jusqu'à l'arrivée des allemands qui, à Bergen comme partout ailleurs, font régner la terreur. La ville découvre la justice arbitraire, les représailles, les arrestations et la haine des Juifs.
Quelques défauts comme le nombre trop important de personnages ou l'énumération de toutes les rues de la ville, mais la saga continue d'être passionnante.

Harry Potter et l'enfant maudit, Parties un et deux
21,00
2 septembre 2018

À Poudlard comme ailleurs, ce n'est pas facile d'être ''fils de''. Albus Potter en sait quelque chose, lui qui y fait sa première rentrée scolaire. Scruté, comparé, critiqué, moqué, le jeune sorcier n'en peut plus de porter l'héritage de son célèbre père. Heureusement, il s'est fait un ami dans le Poudlard express, un ami pour la vie en la personne de Scorpius Malefoy, lui aussi subit le poids de l'histoire familiale, lui dont on murmure qu'il serait le fils de Voldemort lui-même ! S'opposant sans cesse à son géniteur, Albus saute sur l'occasion quand il découvre que le sauveur du monde des sorciers a commis une erreur en sacrifiant Cédric Diggory lors de la fameuse bataille de Poudlard. Il décide de remonter le temps et de sauver le jeune homme, fils unique et regretté du vieil Amos. Mais on ne change pas le passé sans en payer les conséquences...

Décriée par les puristes sur le fond et sur la forme, cette pièce de théâtre se veut une suite de la saga Harry Potter. Et en effet, on se retrouve bien sur le même quai de gare où l'on avait laissé Harry, Ginny, Ron et Hermione accompagnant leurs enfants en partance pour Poudlard. Et ça fait du bien de se replonger dans la vie de ces personnages tant aimés ! Bien sûr, la forme théâtrale exclut tout approfondissement des situations et de la psychologie des personnages. Bien sûr, il y a des incohérences. Et bien sûr, on regrette que ce ne soit pas JK Rowling qui s'y soit collé. Pourtant, on ne peut que s'attacher à Albus et Scorpius, écrasés par la forte personnalité de leur père respectif, mal dans leur peau, effrayés à l'idée de ne pas être à la hauteur. Albus est dans le conflit et l'affrontement, Scorpius réagit par l'humour et l'autodérision. Deux personnalités différentes, unies malgré ou à cause de l'antagonisme de leurs pères. Harry d'ailleurs réagit mal devant ce rapprochement et s'y oppose sévèrement. Une façon pour les auteurs de nous présenter le sorcier sous un nouveau jour, apprenant à être père. Un costume qu'il a du mal à faire sien, privé très tôt d'un modèle paternel. Frictions, disputes, conflits ouverts, ce ne sera pas de tout repos pour Harry de se rapprocher de ce fils qu'il ne comprend pas...
Ce n'est pas la lecture du siècle certes, c'est bourré de défauts, mais c'est tellement bon de se prendre une petite bouffée de nostalgie, de faire une promenade à Poudlard, au pré-au-Lard, au ministère de la magie, avec Harry, Ron, Hermione et compagnie.