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26 septembre 2012

Il se réveille à l’hôpital, le visage et les mains couverts de bandelettes et la mémoire aussi blanche qu’elles. On lui dit qu’il est un chien et qu’il a survécu à un attentat dans un autobus. Il ne se souvient de rien. Il rentre chez lui, ne s’y reconnaît toujours pas. Alors il erre dans cette ville en climat de guerre permanent, ceinte de murs qui semblent pousser chaque jour, où l’on tire à vue sur les chats hébergeurs de rêves, où l’on peut croiser une licorne mais aussi les pièges les plus improbables. Il essaie d’y retrouver une place, ou plutôt il pense qu’il lui en échoit une, celle de changer, un peu, les choses…


Le récit se déroule à travers une alternance de planches dessinées et de zones de textes, indépendantes, lettres blanches jaillissant d’un fond toujours noir. Incursion en terre étrange mais pas toujours étrangère, entre réel et surréel, « Au pays de la mémoire blanche » est une fable ou un conte dont chacun, peu ou prou, croira percer les mystères. Identité, rapport à l’autre, violence des relations, autant de thèmes évoqués dans un jeu de cache-cache qui prend le lecteur dans ses filets et avec lui tous ceux qui cherchent leur place dans un monde qui les entrave. Poésie et réalisme le plus tragique se mêlent, notre vie aux marges de l’imaginaire mais pourtant bien là.

Une réussite, tant au niveau graphique que littéraire.

Un épisode de la Guerre d'Algérie

Désirée Frappier, Alain Frappier

Éditions du Mauconduit

18,50
26 septembre 2012

Le 8 février 1962, à Paris, à quelques semaines des accords d’Evian qui mettront un terme à la guerre d’Algérie, une manifestation contre l’OAS est violemment réprimée par les forces de l’ordre. Les manifestants qui avaient cru pouvoir se réfugier dans la bouche de métro de la station Charonne sont assaillis, la bousculade qui en résulte et l’acharnement policier sur ces corps enchevêtrés sont tels que le bilan s’élève à huit morts.



Soucieux de porter ces faits à la connaissance des jeunes générations, Désirée et Alain Frappier ont réalisé ce roman graphique, ”Dans l’ombre de Charonne”. Ils se sont appuyés sur le témoignage de Maryse Douek, qui avait 17 ans à ce moment-là et a fait partie de tous ceux qui ont été pris au piège dans la station Charonne.
Après l’excellente préface de l’historien Benjamin Stora, “Charonne ou l’oubli impossible”, l’album s’ouvre sur un prologue couvrant de septembre 1960 à 1961. Il permet, par l’intermédiaire de Maryse, de dresser un état des lieux de la France pendant cette période. Certes, Maryse fréquente un lycée privilégié, celui de Sèvres, mais elle est de souche égyptienne, car ses parents ont émigré. Elle ne dispose d’ailleurs que d’un passeport de Juive apatride : la demande d’obtention de la nationalité française de ses parents n’a pas abouti, l’enquête effectuée à leur sujet ayant démontré leurs sympathies communistes. Le point de vue de Maryse est pertinent car il ne se limite pas à l’exposé de ses propres convictions (ou interrogations) mais balaie tout le spectre des attitudes françaises face à la guerre d’Algérie, sans manichéisme mais avec un souci constant de mise en perspective. Le tout est brossé sur fond d’une vie lycéenne agitée de débats politiques : l’information circule et est commentée en permanence par des jeunes gens que leur « furieuse envie de s’amuser » n’empêche pas de vouloir s’impliquer, avec un sens aigu de la justice, dans un conflit qui les suit depuis l’école primaire et va les rattraper.
Didactiques sans être pesants, car le récit est très rythmé et, surtout, personnel, les auteurs veillent à donner avec clarté et concision tous les éléments nécessaires à la compréhension des événements, en France et sur le sol algérien. Pour ce faire, ils usent parfaitement des possibilités que leur offre le genre qu’est la bande dessinée, en insérant si besoin est des extraits de documents ou des textes explicatifs au sein des planches.
Le corps de l’album est représenté par la période de juillet 1961 à juillet 1962. Le drame du métro Charonne, tel que Maryse l’a vécu, s’inscrit avec précision dans un contexte où rien n’est occulté, en particulier les violences dont sont en permanence l’objet les Algériens à Paris et le massacre auquel donne lieu leur manifestation du 17 octobre 1961.
L’album se clôt sur un épilogue, cinquante ans plus tard, qui voit la projection d’un documentaire, “Dans l’ombre de Charonne”, auprès de survivants, parmi lesquels Maryse, ou de leurs descendants, dont les interrogations légitimes quant à l’impunité des coupables, pourtant identifiés, demeurent sans réponse.

La force de “Dans l’ombre de Charonne”, dont le noir et blanc tout comme le graphisme, efficace, sont parfaitement adaptés au propos, c’est d’utiliser la voix d’une lycéenne de 17 ans, vivement interpellée par ce qui l’entoure, pour raconter un fait historique, sans rien perdre en crédibilité car son histoire individuelle est parfaitement ancrée dans l’Histoire.
Très intelligemment conçu, cet ouvrage passionnant, où la narration réussit le tour de force d’être constamment dynamique sans pour autant rester à la surface des choses, prouve à nouveau, si besoin était, que le neuvième art peut se faire pédagogue et intéresser même les plus réfractaires à l’Histoire, telle qu’elle continue à nous construire.

23,00
26 septembre 2012

Un album hors du commun pour évoquer nos vies à saisir au jour le jour

« Daytripper », c’est d’abord une histoire très habilement construite en dix chapitres qui sont autant de séquences indépendantes (mais pas autonomes, le lecteur le découvrira), dotées de leur propre tension narrative, une manière un rien extraordinaire d’aborder nos vies ordinaires et tout ce qui les nourrit : la famille dans laquelle nous grandissons et celle que, à notre tour, nous construisons ; l’amour et l’amitié, qui fondent nos relations ; et la mort, en point ultime mais permettant aussi de mettre la vie en perspective.
Et la vie de Bras est à l’image de la nôtre : celle d’un individu qui fait des choix ou imagine qu’il pourrait en faire.


D’habitude, je n’apprécie pas trop la BD « tranche de vie », je trouve justement le récit trop commun pour me séduire. Mais ici, les auteurs (brésiliens, deux frères jumeaux, leurs noms ne le laissent pas paraître) ont opté pour un type de narration disloquée, hors des sentiers battus. Dès lors, je les ai suivis, intriguée, me demandant où ils voulaient me mener, cheminant d’une hypothèse à une autre, recoupant les données et voyant progressivement émerger le dessin (et le dessein) d’ensemble …
Et quel bonheur que ce parcours ! Graphisme, mise en page et couleurs, rien n’est laissé au hasard et chaque choix contribue à faire de cet ouvrage une belle réussite.

« Daytripper », un album hors du commun pour évoquer nos vies à saisir au jour le jour : à découvrir !