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Ludivine F.

Les Abysses

Rivers Solomon

Aux forges de Vulcain

18,00
par (Lettre et merveilles)
6 avril 2021

Se souvenir ou ne pas se souvenir ?

Yetu est une Wajinru, un peuple sous-marin dont les lointaines ancêtres étaient les femmes africaines victimes du commerce des esclaves, jetées par-dessus bord par les blancs et ayant donné naissance à de petits êtres mi-humains mi-poissons. Désormais parfaitement habitués à la vie dans les profondeurs, les Wajinrus insouciants profitent en paix de tous les bienfaits de l'océan. Hormis un individu, l'Historienne, gardienne du passé et des souvenirs de son peuple. En elle existent les esprits de tous les Wajinrus trépassés, et tous les actes affreux dont ils ont été témoins. En acceptant cette mission, Yetu endure mille souffrances, mais préserve le reste de ses semblables de la douleur du souvenir. Jusqu'au moment où elle n'en peut plus et décide de partir. Sa fuite à la surface sera autant une découverte de la liberté qu'une profonde remise en question.

Rivers Solomon, que l'on connaissait déjà pour son remarqué L'Incivilité des Fantômes, nous offre ici une mémorable réflexion sur le poids de l'Histoire et de l'héritage de son peuple. Dans les années 1990, le groupe électro Drexciya imagine le mythe d'un peuple sous-marin descendant d'esclaves noirs, concept que reprend le groupe hip-hop clipping. en 2017 dans un album appelé "The Deep". Reprenant le titre "The Deep" traduit par "Les Abysses" en français, Solomon apporte sa pierre à l'édifice cette fois par le prisme de la littérature et le point de vue d'une héroïne singulière, en conflit entre son devoir et ses désirs.

Que faire de la connaissance de son passé ? Faut-il se rappeler, ou vaut-il mieux oublier ? Jusqu'où ce qu'ont été nos ancêtres doit-il nous définir ? Autant de questionnements pertinents que nous propose ce roman. Rivers Solomon nous plonge dans les océans pour réfléchir sur nos racines. En militante anti-raciste et queer affirmée, elle utilise la littérature pour porter ses convictions et poser les questions justes. A découvrir !

L'Eté de la sorcière

Kaho NASHIKI

Philippe Picquier

18,00
par (Lettre et merveilles)
11 mars 2021

Un peu de douceur dans ce monde de brutes

Mai a 13 ans, ne se sent pas bien au collège et ne veut plus y retourner. Pour lui offrir un peu de répit, ainsi qu'à elle-même, sa mère l'envoie chez sa grand-mère, à la montagne. La vieille dame d'origine anglaise vit au milieu de ses plantes et de ses poules, passe la plupart de son temps au grand air, et apprend rapidement à Mai quelques secrets de sorcière... A son contact, la jeune fille va goûter au plaisir de prendre soin des petites choses, de s'administrer soi-même une discipline que l'on choisit et s'ouvrira avec moins de peur aux questions qui aident à grandir. Un délicieux roman printanier, très tendre, qui explore joliment les relations entre les plus jeunes et les aînés.

Dérive des âmes et des continents
par (Lettre et merveilles)
20 février 2021

Une sorcière, une tortue, un tsunami, et toutes les autres choses

Sur les îles Andaman, un jeune couple s'installe dans une ancienne maison coloniale remplie de fantômes que l'épouse, un peu sorcière, arrive à voir. Leur histoire d'amour se déploie entre ciel, terre et eau, au milieu d'un climat capricieux et d'une végétation luxuriante. Ils recueillent une jeune femme, Mary, qui deviendra leur servante. Après la mort de Devi, puis celle de Girija Prasad emporté par un tsunami, c'est elle que l'on suit, devenue une femme d'âge mûr hantée par le fait d'avoir laissé derrière elle un bébé, aujourd'hui devenu un étudiant militant enfermé dans une prison sordide en Birmanie. Elle fait le voyage pour le retrouver accompagnée par un ami dealer de ce fils méconnu, originaire de Katmandou, que l'on suivra ensuite au Tibet. Ainsi, de fil en aiguille et en histoires, d'amour ou de famille, le lecteur voyage sur le continent asiatique aux côtés des personnages, avec toujours comme fil conducteur l'évocation des caprices de la Terre, les tsunamis, les tremblements de terre, les humeurs mystérieuses de l'univers. Malgré quelques petites longueurs (que l'on pardonne à l'autrice car elle signe ici son premier roman), ce texte est une très belle invitation au voyage, certains passages donnant une agréable sensation de dépaysement. Il s'en dégage beaucoup de poésie et de mélancolie douce. Une voix à suivre !

Des diables et des saints
par (Lettre et merveilles)
11 février 2021

Les orphelins magnifiques

"- Je n'ai pas de sympathie pour le diable, mais j'ai de la compassion pour lui. Parce que si ça se trouve, le diable n'a rien demandé. Si ça se trouve, il n'est pas né diable, c'était un bébé rose comme les autres. Peut-être qu'il a perdu ses parents, qu'on l'a envoyé dans un orphelinat, et que c'est là qu'il est devenu le diable."
Il y eut un long silence, à peine chargé du grésillement des ampoules du couloir. [...] La plus grande satisfaction de ma vie, c'est peut-être d'avoir frappé Sénac à travers une porte fermée à double tour, sur un air de samba."

Qui est Joe, le pianiste virtuose qui sillonne les aéroports et les gares de Paris et pourrait remplir des salles de concert s'il ne gâchait pas son talent à jouer dans des lieux de passage ? Sur un air de Beethoven, aujourd'hui, il raconte tout. A 16 ans, la vie l'arrache à son milieu douillet et bourgeois lorsque ses parents et sa sœur disparaissent dans un atterrissage d'avion raté. Joe est alors envoyé aux Confins, un endroit sinistre où la discipline s'apprend à coups de poings, de coups bas, dans la privation, la vengeance et la mesquinerie des adultes. Après les Confins, parait-il, il n'y a rien. Mais Joe ne l'entend pas de cette oreille. Grâce à son talent pour le piano, vestige de sa vie d'avant, il rencontre Rose, une fleur fragile au souffle court, hautaine, superbe. Avec ses amis, des âmes aussi cabossées que la sienne, il rêve sa fuite. Ce récit aussi dur que poignant nous offre un merveilleux moment d'émotions aux côtés de gosses abandonnés par à peu près tout sauf l'espoir d'à nouveau vivre. Et nous montre à quel point l'éducation peut tout changer, créer des diables ou bien des saints.

L'Usine

Christian Bourgois

18,50
par (Lettre et merveilles)
29 janvier 2021

Depuis combien de temps travaillez-vous ici ?

Une femme et deux hommes sont embauchés par l'Usine, site tentaculaire ressemblant à une métropole avec ses bureaux, ses commerces, ses zones résidentielles et son pont long de plusieurs kilomètres enjambant un fleuve sans fin. Quand on approche la trentaine, avoir un travail et un salaire, n'est-ce pas la meilleure perspective dont on puisse rêver ? Nos trois protagonistes se voient assigner des tâches absurdes : déchiqueter des feuilles de papier, corriger des textes sans aucun rapport les uns avec les autres, étudier les mousses qui poussent sur le site. Le temps passe. Sur les berges du fleuve, des oiseaux aux allures de cormorans mais entièrement noirs passent leurs jours immobiles à scruter l'Usine et leur population ne cesse de grandir. Engoncés dans leur résignation et leur ennui, les personnages finissent par se rendre compte à quel point ce travail joue sur leur moral et sur leur forme physique... dans tous les sens du terme. Très kafkaïen, distillant doucement une ambiance inquiétante, grotesque, ce récit soulève très bien ce que le travail peut avoir d'emprisonnant lorsqu'il n'a aucun sens. Une réflexion toujours des plus actuelles !