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Gwendal O.

Récréalivres est la seule librairie spécialisée jeunesse de Sarthe. Elle est aussi Librairie-Relais de L'école des loisirs et est dotée d'un Square depuis 2012.

par (Librairie Récréalivres)
14 août 2013

Le courage de Melba Pattilo

Pour écrire "Sweet Sixteen", Annelise HEURTIER s'est inspirée de faits bien réels qu'elle relate dans un avant-propos sans doute utile mais que nous aurions sans doute mieux vu en postface. En mai 1954, la Cour suprême des Etats-Unis rend inconstitutionnelle la ségrégation raciale dans les écoles publiques. A la suite de quoi neuf adolescents noirs sont sélectionnés pour intégrer le Lycée central de Little Rock, en Arkansas, état particulièrement hostile à cette avancée des droits des afro-américains. Melba Pattillo est une de ces étudiants précurseurs et inspire le personnage de Molly Costello.

"Sweet Sixteen" : "Une expression utilisée pour désigner le seizième anniversaire des jeunes filles. Aux Etats-Unis, il s'agit d'un véritable événement visant à célébrer le passage de l'adolescence à l'âge adulte". Un titre parfait, chargé d'une ironie cruelle qui manque parfois à ce roman trop factuel.

L'auteur a choisi de reposer la dimension romanesque du récit sur un" personnage miroir", celui de la jolie blonde Grace Anderson. Issue de la bourgeoisie blanche sudiste, elle est sensé à elle seule incarner la prise de conscience du peuple américain face à l'injustice des discriminations raciales. Si son sort finit par nous intéresser et nous émouvoir c'est un peu indépendamment de l'auteur à l'instar du reste du roman dont l'essentiel de la force est à trouver dans la restitution de faits historiques remarquables.

Car l'histoire de ces neuf étudiants est proprement ahurissante. Elle met en jeu les tragédies et les combats d'adolescents envoyés comme dans un abattoir dans une institution censée transmettre le savoir et inculquer le savoir vivre en société. Elle dresse le portrait terrifiant d'une communauté blanche animée d'une haine irrationnelle et la lutte juridique des activistes noirs.

Les faits relatés dans" Sweet Sixteen" frappent par leur violence et leur surenchère (l'armée est appelée pour défendre au quotidien la vie des 8 étudiants au sein du lycée). Ils soulèvent aussi une foule de questions. Une grande partie d'entre elles sont malheureusement esquivées par l'auteur. Par quelles ressources physiques et psychologiques Molly a-t-elle pu résister durant cette année scolaire ? Par quels cheminements Grace a-t-elle franchi la limite ? Annelise HEURTIER survole ces métamorphoses passionnantes en simplifiant à l'excès ses personnages. La scène décisive du premier contact entres les deux jeunes fille dans les toilettes du lycée est à ce titre complètement improbable, comme vidée de sa charge émotionnelle.

Ces réserves posées, "Sweet Sixteen" reste recommandable dès le début du collège ne serait-ce que pour rappeler quelques vérités élémentaires après certaines manifestations du 1er mai et pas seulement...

Neuf 9,95
Occasion 3,19
par (Librairie Récréalivres)
14 août 2013

Du plaisir de regarder voler des coquecigrues

Avant d'ouvrir "Quelle épique époque opaque !", le dernier roman d'Anne POUGET paru aux éditions Casterman comme l'essentiel de ses romans jeunesse (notamment "Les Brumes de Montfaucon"), nous nous permettons une recommandation. Jeune lecteur (vaillant lecteur dirait l'auteur), munis-toi de quelques guides. Nous proposons le tome 1 du "Lagarde et Michard", le "Guide Noir Tchou de la Bretagne" et enfin un Bescherelle. La quête à laquelle il est invité est semée d'embûches et il va falloir faire preuve de courage et de persévérance pour en goûter les qualités.

Anne POUGET, historienne spécialiste du Moyen Age, nous conte les aventures du jeune et inexpérimenté Chevalier Philibert. Celui-ci est sollicité en dernier recours par l'enchanteur Merlin pour une mission de la plus haute importance : retrouver un précieux manuscrit volé par le démoniaque Titivilus (le démon gobeur de fautes). Accompagné de son serviteur Cornebulle à la façon d'un duo comique, Philibert va partir à l'aventure au fin fond de la mythique forêt de Brocéliande. Ce que les deux compères et le lecteur ne savent pas c'est que ces pérégrinations seront aussi l'occasion d'un voyage à travers la langue française.

Anne POUGET nous sert à cette occasion un festival ininterrompu de bons mots, d'anachronismes divers, de calembours variés et de figures de style. Sous couvert de roman humoristique, elle se livre l'air de rien à une leçon érudite de linguistique et de rhétorique. Le résultat est au pire épuisant, au mieux digne des Monty Python ("Sacré Graal" n'est évidemment pas loin). L'auteur oublie parfois de tenir son rythme en le noyant sous le bavardage et en juxtaposant les scènes à la manière de sketchs indépendants les uns des autres. Si l'on accepte une bonne fois pour toute la façon de faire, le plaisir et la rigolade peuvent être au rendez-vous. On conseillera peut-être au lecteur de passer quelquefois à une lecture oralisée pour apprécier toutes les subtilités d'un roman beaucoup plus "sérieux" qu'il n'y paraît au premier abord.

Gallimard Jeunesse

Neuf 13,90
Occasion 13,16
par (Librairie Récréalivres)
14 août 2013

Les larmes inutiles

"La petite fille en rouge" publiée chez Gallimard est une nouvelle preuve de la richesse et de la puissance des contes sources. Roberto INNOCENTI, immense illustrateur, propose ici après tant d'autres une relecture du "Petit Chaperon Rouge". Le résultat est étonnant et ne devrait laisser personne indifférent, ce qui est sans doute le signe d'une expression artistique radicale mais aussi celui d'une forme d'ambiguïté que certains pourront trouver problématique.

Le travail d'INNOCENTI n'est pas celui d'un simple illustrateur. La couverture de l'album précise qu'il est l'auteur de l'histoire et des illustrations (même si Aaron FRISCH est à l'origine du texte). Il propose une interprétation contemporaine un peu à la façon d'Anthony BROWNE quand il s'emparait de "Boucle d'Or et les trois Ours" ("La petit fille en rouge" et "Une autre histoire" partagent de nombreux points communs). La transposition dans notre époque n'a rien de véritablement original. Pourtant l'album témoigne d'une puissance d'évocation singulière en dépit de procédés éprouvés, allant jusqu'à distiller un malaise si fort que le lecteur adulte pourra se demander si l'histoire se destine bien à un public d'enfants.

Ce sont bien des enfants qui sont mis d'emblée en scène dans un prologue où ils entourent une petite bonne femme tricotant littéralement l'histoire sous leurs yeux. Ils ont abandonné leurs jouets et leur télévision et sont prévenus du pire : " Vous aurez beau scruter l'horizon, vous ne saurez jamais vraiment ce qui va arriver". Roberto INNOCENTI les plonge immédiatement dans un univers sombre, celui de cette forêt "de béton et de briques". Cette ville est le personnage principal de l'album. Le dessin bascule tour à tour dans l'hyperréalisme ou le grotesque et donne à voir un monde perdu : les quartiers pauvres d'une ville européenne gagnée par la saleté et le danger.

Les illustrations sont saturées de détails, d'objets qui rappellent le quotidien mais comme tout est surligné, légèrement disproportionné, le monde connu nous paraît définitivement étranger, effrayant. Roberto INNOCENTI s'en donne à coeur joie en particulier dans la description minutieuse du centre commercial géant qui figure le centre de cette forêt de symboles. La charge contre notre société consumériste est évidente et si elle n'est pas si attendue c'est par sa complexité symbolique. La laideur de cette ville est en elle-même une agression que certains lecteurs assimileront immanquablement à une faiblesse.

Une fois que le chaperon quitte le centre commercial pour rejoindre sa grand-mère, "l'horizon" devient effectivement incertain et l'album se perd dans des eaux mouvantes. La rencontre du loup prend une forme presque gênante notamment dans cette illustration où la petite fille en rouge dévisage le chasseur/loup qui vient de la sauver de voyous/chacals. Voir ainsi mêlés au sein d'une image références à l'univers concentracionnaire (barbelés, allure néofasciste du chasseur) tout en soulignant lourdement l'ambiguïté de la relation chaperon/loup a de quoi heurter et peut même disqualifier l'ensemble de la démarche artistique de l'auteur.

On pourra également s'interroger sur ce happy-end improbable d'un cynisme stupéfiant tout droit sorti d'une série américaine. La critique induite reste en cohérence avec la noirceur du discours d'INNOCENTI. Mais en déshabillant la violence originelle du conte, l'auteur n'épargne personne. Surtout pas ces enfants que l'on voit pleurer à grosses larmes une fois que la vieille dame a terminé de tricoter son histoire.

"Ecoutez, les enfants, n'ayez pas honte de pleurer!
Les larmes sont aussi naturelles que la pluie.
Mais , en l'occurrence, elles sont inutiles."

Malgré sa violence, peut-être même en raison de son caractère extrême et délibéré, la lecture de "La petite fille en rouge" est passionnante. INNOCENTI pose sans ménagement les questions de la place du lecteur et du rôle de l'artiste dans l'album de jeunesse. Que ces questions soient posées spécifiquement à cette place et de cette manière est suffisamment rare pour qu'on le regarde faire avec l'attention qu'il mérite.

deviens un artiste contemporain en quelques heures !

Centre Pompidou

12,00
par (Librairie Récréalivres)
14 août 2013

Portrait de l'artiste en machouilleur

Connaissez-vous Navid NUUR ? Originaire des Pays-Bas, ce jeune artiste de 37 ans a déjà beaucoup exposé lors d'événements internationaux prestigieux comme la Biennale de Venise. C'est en partenariat avec l'équipe du Centre Pompidou que "TA-DA!" a été conçu en marge d'une exposition où son travail était présenté avec celui d'autres artistes contemporains.

A mi chemin entre le documentaire beaux-arts et le livre de loisirs créatifs, Navid NUUR s'adresse à un public d'enfants de 6 à 12 ans et ne propose pas moins de devenir artiste contemporain en quelques heures ! La démarche un rien démagogique et pleine d'impertinence n'en est pas moins réjouissante. D'abord parce que le livre est très bien conçu, ensuite parce que Navid NUUR sous l'apparente simplicité de ses propositions ne prends jamais ses lecteurs pour des imbéciles et réussit avec une évidence parfois désarmante à provoquer de belles réflexions.

Prenons par exemple cet atelier sculpture qui propose de créer un alphabet sans les mains mais uniquement avec la bouche. Partant de la réflexion de son dentiste lui expliquant que nous ressentons 100 fois plus de détails avec notre bouche qu'avec nos mains, l'idée d'une mastication créatrice lui est venue.

"Tout à coup, j'ai su ce que je devais faire. Il fallait que j'apprenne à mâcher l'alphabet. Quand on parle, des mots sortent de notre bouche : il me semblait logique d'apprendre à le écrire avec du chewing-gum. Quand on fait cela, on réfléchit non seulement à ce qu'on veut dire, mais également à ce quoi ressemblera ce qu'on veut dire."

Cet atelier illustre la façon dont "TA-DA!" se distingue du livre classique de loisirs-créatifs. A chaque fois Navid NUUR propose de façon pratique bien que détournée une définition du métier d'artiste et de l'art contemporain. La qualité de "TA-DA!" tient à celle du regard de l'auteur, à sa fraîcheur et à sa profondeur que certains assimileront certainement à de la fumisterie (sans qu'on y puisse grand chose). Mais bien qu'une partie du public adulte soit hermétique à l'art contemporain, il serait regrettable de priver les enfant de la lecture de ce livre épatant.

Tadashi kawamata

Actes Sud

9,90
par (Librairie Récréalivres)
14 août 2013

Je veux construire la tour sans fin

"Collective Folie" de Tadashi KAWAMATA et Sandrine LE GUEN est un des trois premiers titres de la nouvelle collection "Ateliers Vilette" publiée par les éditions Actes Sud Junior. Ils se présentent comme des cahiers souples aux dos toilés et s'inspirent des ateliers jeune public proposés au parc de la Vilette.

Tadashi KAWAMATA est un artiste contemporain d'origine japonaise dont les installations sont bien connues en France où elles ont rencontré un grand succès populaire : "Le Passage des chaises" à Paris en 1997 dans la chapelle Saint-Louis de l'hôpital de la Salpêtrière ; "Gandamaison" à Versailles en 2008 et "Under the Water" toujours à Paris en 2011... pour n'en citer que trois.

Ce cahier donne à voir ses créations au travers du monde entier sous la forme d'un abécédaire aléatoire qui explique son parcours, le choix de ses matériaux (bois, matériaux de récupération, carton) et sa façon de faire participer un public diversifié à la construction de ses oeuvres bien souvent monumentales. Il prend comme prétexte la réalisation d'une tour de 21 mètres de hauteur pour le Parc de la Villette, la bien nommée "Folie Collective".

La maquette plutôt réussie joue sur la typo (grandeur, couleur et style) avec un dynamisme qui verse parfois dans la confusion. "Collective Folie" se veut notamment comme une introduction au travail de l'artiste et il faut accepter que les légendes des photographies ne fassent que survoler le pourquoi et surtout le comment de ces installations à la fois spectaculaires et accessibles.

La partie "pratique" du cahier n'est pas forcément la plus réussie. Le format ne permet pas véritablement l'appropriation du livre comme espace créatif et les propositions d'ateliers sont sommairement expliquées et pas forcément très lisibles. Sur ce point, les cahiers "Abeilles, miel et pain d'épices" et "Oh, hisse ! Chapiteau !" sont bien mieux conçus bien que moins originaux. Pour le reste et à la différence de "Collective Folie", ils sont accessibles à un public moins âgé et séparent clairement une entrée en la matière sous forme de petite histoire du contenu plus documentaire.

Malgré ces quelques réserves, "Ateliers Vilette" est une heureuse initiative et il faut souhaiter que la collection trouve un public plus large que celui de la clientèle des boutiques de musées.