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Gwendal O.

Récréalivres est la seule librairie spécialisée jeunesse de Sarthe. Elle est aussi Librairie-Relais de L'école des loisirs et est dotée d'un Square depuis 2012.

par (Librairie Récréalivres)
14 août 2013

Premier baiser

Jo WITEK s'est récemment illustrée dans le genre du thriller dans la collection des romans ados d'Actes Sud Junior. "Peur express" et "Rêves en noir" étaient des romans bien balancés très influencés par le cinéma de genre des années 80, de vrais page-turner où l'auteur faisait preuve d'un grand sens du rythme et de talent pour construire des ambiances.

Avec "Un jour j'irai chercher mon prince en skate" toujours chez le même éditeur, Jo WITEK revient à une veine plus légère dans le genre de "Récit intégral (ou presque) de mon premier baiser" et de sa suite (éd. du Seuil jeunesse), veine où nous l'avions trouvé moins convaincante

Les premiers chapitres de "Un jour j'irai chercher mon prince en skate" laissent présager le pire. Ils campent le personnage/narrateur d'une jeune fille complexée et de son entourage scolaire bien décidé à la faire sortir de son rôle attribué de bonne copine pas très féminine (le skate justement) et un peu trop spontanée. Le ton très artificiel rappelle certains articles/dossiers pleins de clichés et d'humour forcé de la presse féminine la moins inspirée. Les situations ont été lues 100 fois (la scène inversée de Pretty Woman notamment) et Jo WITEK peine à faire exister d'autres personnages que sa néanmoins sympathique Fred.

C'est à l'occasion d'une réunion familiale autour d'un grand-père mourant dans un vieux manoir normand que le roman prend une toute autre tournure. Fred fait la connaissance de sa marraine, l'impressionnante Diane dont l'irruption dans la vie de la jeune adolescente va être un vrai bouleversement. À partir de là, "Un jour j'irai chercher mon prince en skate" trouve son ton, entre l'autodérision de son personnage principal et la profondeur inattendue de certaines situations. Diane est un beau personnage même s'il en rappelle d'autres mais il permet à Fred de se révéler et de dépasser son statut archétypal. On sent Jo WITEK inspirée par cette rencontre et elle donne à lire alors de beaux dialogues et de jolies scènes bien vues jusqu'au happy-end sans doute attendu mais bien amené.

"Un jour j'irai chercher mon prince en skate" revisite à sa façon légère le conte traditionnel et troque la pantoufle contre un accessoire plus contemporain (quoique "The Gonz"...). Pour son baiser (sur une planche de skate) et son prince charmant zozotant, le roman de Jo WITEK vaut le coup d'être lu et conseillé.

1

La Martinière Jeunesse

15,00
par (Librairie Récréalivres)
14 août 2013

Le baromètre des émotions

Partant du principe éprouvé (et disculpant) que les "mauvais" romans sont parfois plus intéressants que les "bons" et me fiant à sa couverture très Calvin Klein, j'ai lu "Effacée" de Teri TERRY (un probable pseudo rassurez-vous). Je m'étais à l'avance fait un plaisir de railler cette nouvelle dystopie publiée dans la peu recommandable collection Fiction de La Matinière Jeunesse. La quatrième de couverture est à elle seule l'illustration pathétique d'une forme de standardisation éditoriale et pourrait avec quelques modifications minimes être échangée avec beaucoup d'autres.

"Dans un futur proche, [...] Une intrigue dense et haletante pour une quête d'identité d'une intensité rare."

Pourtant, sans pour autant s'éloigner complètement des règles d'un genre ultra codifié, "Effacée" se révèle bien plus réussi que ce qui était attendu.

L'histoire très classique suit la jeune Kyla, criminelle dont les autorités politiques d'une Angleterre fascisante ont effacé la mémoire en vue d'une réinsertion. Elle apprend à découvrir sa nouvelle famille et son environnement scolaire tout en s'accommodant de son nivo, sorte de bracelet électronique capable d'encadrer et de surveiller son comportement et ses émotions. "Effacée" brode sans grande originalité sur le motif très romanesque de l'amnésique et trousse sans faux pas notables l'éducation sentimentale et politique d'une jeune fille suffisamment ordinaire pour qu'une majorité de lectrices puissent s'identifier.

De la même manière que le premier tome de la trilogie d'Ally CONDIE ("Promise", éd. Gallimard) avait pu agréablement surprendre, "Effacée" se détache du tout venant par une forme de minimalisme bienvenu. Teri TERRY choisit notamment de ne tracer que dans les grandes lignes le contexte social et politique de cette Angleterre d'anticipation qui évoque celle d'"Auprès de moi toujours" ainsi que la dictature argentine. Elle cantonne son roman à quelques lieux caractéristiques (une chambre, une salle de classe, un cabinet médical,...) et ménage ses effets. "Effacée" reste entièrement concentré/orienté sur son personnage principal/narratrice, archétype parfait de l'adolescente égocentrique obsédée par ses émotions. Le nivo est à ce titre une jolie trouvaille qui résume à elle seule l'emprise d'une société résolue dans un compromis schizophrénique à donner une possibilité de rachat aux criminels tout en anéantissant leur intégrité psychologique.

En ce sens et de façon assez inattendue, "Effacée" est un roman théorique. Beaucoup de thèmes contemporains y sont traités de façon abstraite, sacrifiant au passage la plupart des personnages tous construits sur de prévisibles faux-semblants. Cette valeur symptomatique n'est pas le seul intérêt d'"Effacée" mais elle risque néanmoins de ne pas résister à l'effet de suite. Car le roman de Teri TERRY n'est qu'un premier tome...

par (Librairie Récréalivres)
14 août 2013

La flèche du temps *

À Récréalivres, nous aimons Thomas Gornet. Comédien et metteur en scène pour le jeune public, nous lui devons aussi quelques romans pour la jeunesse dont le très beau "Qui suis-je ?" paru dans la collection Médium de L'école des loisirs et plus récemment l'impayable "Je porte la culotte / Le jour du slip" écrit avec Anne Percin dans la collection Boomerang du Rouergue.

"Sept jours à l'envers" est assez éloigné du ton frais et de l'humour que nous lui connaissons. Le récit resserré sur une semaine emprunte la forme du journal intime d'un jeune adolescent dont la famille va être bouleversée par le décès d'une personne dont nous ne connaîtrons pas immédiatement l'identité.

Le roman de Thomas GORNET est en effet "monté à l'envers", de l'enterrement au décès, en ménageant progressivement une forme de mystère intrigant et en déjouant la perspicacité du lecteur sans pour autant que le procédé tourne à l'exercice de style. En effet, la construction de "Sept jours à l'envers", ponctuée de devinettes décalées et de flashbacks, trouve sa justification dans la mise à distance de la douleur. Le narrateur fait le chemin inverse pour s'approcher au plus près de l'horreur somme toute banale de la mort.

Une autre conséquence du rebours du récit est de mettre en valeur la délicatesse dont fait preuve l'auteur pour saisir le quotidien de cette famille. Le regard extrêmement attentif et presque neutre de l'adolescent capte les moindres manifestations du deuil dans un entourage désorienté, soucieux de préserver pour des raisons diverses les apparences (la façon dont les conventions sociales modèlent l'expression de nos sentiments est un thème récurrent dans les romans de l'auteur). Dans ses meilleurs moments, les plus simplement quotidiens, "Sept jours à l'envers" témoigne d'une justesse bouleversante qui n'est pas sans évoquer le Nanni Moretti de "La chambre du fils".

* "La flèche du temps", Martin AMIS, ed. Folio, 6.60€.