Ajouter à mon calendrier
Du au , Café de la librairie Dialogues

« Comment écrire sur la peinture d'un ami disparu depuis peu, alors que resurgissent tant de souvenirs de rencontres, de paroles et de confidences échangées - souvenirs qui ont le pouvoir de réaffirmer sa présence tout en rendant plus âpre la douleur de savoir qu'il ne sera plus jamais là ?
Coexistaient en lui une passion pour la médecine et une passion non moins vive pour la peinture. Celle-ci, apparue dès l'adolescence, était allée grandissant. Chaque fois que nous nous rencontrions, il me parlait de ce qu'il venait de réaliser, de la dernière exposition qu'il avait vue, du dernier musée qu'il avait visité. Cette passion se doublait d'une passion pour la littérature. Jeune, il avait dévoré les livres d'Henry Miller, puis ceux des écrivains de la Beat Generation, notamment Kerouac et Ginsberg. Il lisait aussi d'autres œuvres et des écrivains dont je n'avais jamais entendu parler.
Je regarde les images qu'il nous a laissées. Ce qu'elles éveillent en moi, c’est une sensation de vie profuse, une vie parfois apaisée mais le plus souvent échevelée, une vie trop foisonnante pour qu’elle pût être endiguée. Elle semble jaillir sous la pression d'une impulsion, vouloir déborder les limites de la surface où elle s’est répandue.
Au demeurant, cette interprétation m’est peut-être imposée par cette œuvre de lui sur laquelle se porte si souvent mon regard lorsque je suis à ma table de travail. Un grand format où se mêlent, s'enchevêtrent, se chevauchent des bleus, des rouges, des jaunes - les couleurs primaires - dans une sorte de mouvement impétueux, incessant, mouvement qui finit par mettre en branle, par exciter le magma de ma substance interne.
Il est bien sûr d'autres œuvres, moins tumultueuses, moins impulsives. Ce qu’il fallait faire apparaître sur la feuille émanait d'une région plus paisible, plus sereine. Mais chaque fois, quelle que fût l'apparence de ce qui se déployait sur la surface à recouvrir, c’était la vie multiple, mystérieuse, insaisissable - la vie qui s’écoulait, s’épanchait, irait un jour au devant d'autrui pour aviver sa source. »
Charles Juliet - Novembre 2005