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Les fleurs d'hiver

Les fleurs d'hiver

Angélique Villeneuve

Phébus

  • 7 décembre 2014

    J'ai lu ce roman juste après Meursault, contre-enquête. Il est toujours difficile de passer après un coup de coeur, mais ce roman n'en a pas pâti. Et pourtant, c'est un roman de femmes qui ne dépasse pas deux cent pages, autant dire que ce n'était pas gagné entre ce roman et moi. L'écriture est superbe, ciselée et elle rend parfaitement les sentiments de ces deux êtres que la vie a séparés, de cette femme qui ne pourra jamais enjamber ce gouffre parce que les tranchées et l'hôpital, elle ne les a pas connus et en deviner les secrets et les douleurs. Il n'y a aucun pathos dans ce roman mais j'ai été émue plusieurs fois.

    Angélique Villeneuve sait parfaitement décrire cette femme incapable d’atteindre les souvenirs traumatisants de cet homme symbolisés par ce visage mutilé qu'il cache même à sa femme. Et cette enfant qui, entre le père vivant mais encombrant bien que silencieux et le père dont la photo orne le mur, choisit le père accroché au mur est aussi un beau personnage. On referme ce livre en ayant savouré les phrases, et en ayant l'impression que ces mots ne nous ont pas empêché de nous laisser envahir par ce silence omniprésent. Ce roman, c'est le drame des femmes qui n'ont que leur imagination pour combler le vide et qui revivent mille fois les douleurs et la mort des leurs, c'est aussi celui de leur solidarité.

    Sidonie se tenait assise, droite et sèche et là-derrière, debout, Jeanne se laissait pleurer pour elle.


  • 3 avril 2014

    Octobre 1918. Jeanne ouvrière fleuriste se débrouille seule avec sa fille Léonie entre les privations, le manque de nourriture, les heures à assembler les fleurs pour gagner un maigre salaire. Elle pense souvent à Toussant son mari parti au front en 1914, à l'injustice qu'elle avait ressentie. Toussaint blessé en 1916 qui hospitalisé au Val-de-Grâce lui enverra par courrier régulièrement quelques mots sur sa santé et un "je veux que tu viennes pas". Blessée dans son âme par le refus de son époux de la voir, elle attend et brave les angoisses. Et ce soir d'octobre 1918, Toussaint est là sur le palier de la porte d'entrée de l'appartement.


    Si Jeanne a envie de prévenir sa voisine Sidonie dont le seul fils âgée de dix-sept s'est engagé au moment de la déclaration de guerre, elle se ravise. Jeanne découvre un autre Toussaint qui porte un bandeau blanc sur une partie de son visage et qui est tranché dans son silence. Toussaint est une Gueule cassée à la chair mutilée. Au fil des jours, elle essaie de deviner ce que cache la bande de tissu, n'ose pas demander à Toussaint s'il ira bientôt chercher du travail. Dans ses lettres, elle avait enjolivé le quotidien se taisant sur la pénurie de charbon, sur Léonie qui avait été malade, sur les soupes claires en guise de seuls repas. Jeanne doit réapprivoiser Toussaint alors que Sidonie apprend que son Fils Eugène est mort. Dans l'appartement minuscule, Jeanne et Léonie réapprennent à vivre la présence de Toussaint si longtemps absent. Grâce à la force de l'amour qu'elle porte à son mari, Jeanne va aider Toussaint à s'accepter et à ce que leur couple reprenne le chemin du langage des corps qui se touchent, des peaux qui se caressent.

    Avec une écriture sublime, dense, sensuelle, sensible et toute en pudeur, Angélique Villeneuve en donnant la parole à Jeanne offre un hymne au courage de ces femmes. La beauté éclatante des fleurs, leurs couleurs contrebalancent la misère du quotidien.
    Un coup de cœur absolu et entier, un livre hérisson (car Angélique Villeneuve déploie dans son écriture la quintessence des mots) lu avec des frissons d'émotion!