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Jean T.

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La mère noire
par (Le Pain des Rêves)
31 décembre 2020

Une même histoire vue par deux talentueux écrivains.
Jean-Bernard Pouy invente Clotilde, une gamine qui semble être de la famille de la Zazie de Raymond Queneau. Elle en a le langage fleuri et l’impertinence. Elle s’inquiète de savoir où est sa mère. Selon son père, qui ne la prend gère au sérieux, "sa mère s’est barrée pour voir le monde", plus précisément "théoriquement, dans un ashram en Inde". Si elle se souvient peu de sa mère, "elle l’aime de loin". Son Papinou a acheté une ancienne gare "désinfectée", en Bretagne "à Coat-Plougonnec". Ils y vont, lui pour être au calme et elle, pour passer son temps avec ses cinq poules. Mais voilà que ce jour-là, la SNCF est en grève et qu’à Coat-Plougonnec, "surprise de taille", un train était garé devant leur gare, "rempli de gueulards, décoré comme une camionnette de la CGT, banderoles, bombages et calicots, sono à fond". Et voilà Papinou et sa Cloclo embarqués dans ce train de manifestants pour un voyage qui va dégénérer...

Marc Villard prend le relais pour nous conter l’histoire de Véro, la mère de Clotilde, qui n’est pas du tout en Inde mais dans le sud de la France. Ce n’est pas pour voir le monde, qu’elle s’est barrée, c’est parce que la vie lui pesait, "Trop d’habitudes. Trop de tout". Elle part avec un type qui lui propose un braquage qui tourne mal. Véro se cache de tout le monde, vit dans une caravane en Camargue. Quand ça devient trop dur, avant que la peur la détruise, elle consulte un médecin qui l’envoie dans un lieu de vie où elle entame un long et sinueux chemin avant de revenir dans le monde normal, parmi les autres.
Autant Pouy se lâche et raconte l’histoire de Clotilde et de son père sans économiser les jeux de langue et de mots, prenant un évident plaisir à ses délires, autant Villard utilise un style plus précis, plus "sérieux" cachant ses pointes d’humour, pour décrire les cinq années d’errance de Véro, fouiller sa psychologie et bien tracer son cheminement. L’écart de style des deux comparses vaut le détour.
Le roman est moins noir que la tonalité générale de la Série Noire dans lequel il est publié. C’est un roman policier efficace, avec sa dose de drame, suffisamment de suspense, même quand l’humour est au premier plan.

Le petit-fils
par (Le Pain des Rêves)
17 décembre 2020

C’est l’histoire d’une famille dans une petite ville du Wisconsin. Lyle et Peg ont une bonne soixantaine d’années. Lyle s’occupe avec ses amis, il les aide à entretenir un verger de pommiers, il visite Hood, son vieux copain atteint d’un cancer, il va discuter avec Charlie, le pasteur de son église. Shiloh, leur fille adoptive vit avec eux, ainsi que son fils Isaac. Ils ont une grande affection pour ce petit-fils.
Le roman se déroule dans une belle campagne, au milieu de collines, de champs et de marais, juste troublée par les chants des oiseaux et le vol des rapaces. La nature est calme, pacifiée, sereine et va le rester presque jusqu’à la fin. La société des hommes est aussi en paix, stable. Mais peu à peu, l’auteur délivre des informations sur la vie passée ou présente des personnages, qui vont fracturer cette tranquillité. Un jeune pasteur charismatique a créé une nouvelle église dans la petite ville. Shiloh s’en rapproche, s’attache à Steven, développe une pratique religieuse et une foi intransigeante au point de s’éloigner de son père, le privant de sa relation affectueuse avec son petit-fils. Le pasteur s’avère être moins parfait qu’on ne l’attendrait d’un homme de foi. Il a découvert chez Isaac un don de guérison qu’il utilise pour son profit plus que celui de sa religion ou de son église. Avec sa belle et attentive écriture, Nickolas Butler prend son temps pour décrire la vie quotidienne de ses personnages, faisant la tension monter, nous laissant pressentir le drame dont on voit qu’il aurait pu être évité.
Le roman, en partie inspiré de faits réels, met l’accent sur la difficulté de vivre une vie belle et sans souci, sur la dérive d’une pratique religieuse qui confine à la pratique sectaire, sur le fonctionnement d’un famille qui ne s’est pas affrontée assez tôt aux problèmes qu’elle a pourtant repéré, sur la vie qu’on sacrifie au nom de ce qui n’est plus une foi., mais une idéologie. En contrepoint, le roman fait une belle part à l’amour de Lyle et de Peg qui a résisté aux années et aux soucis, sur le courage de ce grand-père âgé, sa bonhommie, son humanité lumineuse, sa parole sensée et mesurée.

Sale gosse

L'Iconoclaste

18,00
par (Le Pain des Rêves)
7 décembre 2020

Ce récit nous emmène loin d’un monde tranquille, de paix, de bonheur, de calme.
On suit Wilfried, un ado qui est né d’une mère très jeune, droguée, incapable de l’élever. Il a été placé dans une famille d’accueil qui l’a aimé et qui l’aurait adopté si un juge n’avait pas décidé qu’il retourne vivre avec sa mère biologique qu’il ne connaît pas. Wilfried est un sportif, un footballeur prometteur qui s’entraîne et joue dans un club de professionnel. À cause d’un geste violent, il écope d’un interdiction de jouer et doit retourner dans son quartier. Nina, une éducatrice en milieu ouvert le suit et s’attache à lui, ne le lâche pas, même lorsqu’il est placé quelques mois dans un centre éducatif fermé.
On croise aussi des Samy, Shaïnez, Viviane, David, Karl, des gamins qui n’ont connu que la violence, la débrouille, la drogue, la prostitution. On voit le travail des éducateurs qui les accompagnent vaille que vaille, qui ne désespèrent pas , ou rarement. On découvre les difficultés du métier, le manque de moyens, les limites de l’action éducative de la PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse).
Peut-être trouvera-t-on que les cas de ces jeunes sont extrêmes, choisis pour faire sensation. Mathieu Palain explique que son père était éducateur à la PJJ, que gamin, il ne savait pas trop ce qu’il faisait. C’est de voir "une foule d’anciens de la PJJ, des sales gosses", aux obsèques d’un ami de son père qui lui a donnée envie d’aller faire un stage à la PJJ d’Auxerre pour voir la réalité de la PJJ.
En lisant ce livre, je me suis rappelé les visages étonnés de mes enfants, des adultes, nous écoutant, une ancienne collègue et moi, parler des jeunes placés dans un foyer de semi-liberté de Lyon, où j’ai travaillé pendant quinze ans alors qu’ils étaient encore enfants. C’étaient un peu les mêmes que ceux dont parle Mathieu Palain.
Mathieu Palain est journaliste. Son récit s’en ressent avec des dialogues proches du langage de ces jeunes, des mises en contexte, la façon de raconter les drames sans chercher le pathos, l’attention portées aux détails du quotidien de ces jeunes dont la vie a déraillé dès l’enfance. On perçoit l’émotion qui a été la sienne et qui est aussi la nôtre.
Il n’y a pas vraiment de trame romanesque dans ce récit proche d’un travail de sociologue. Mais il y a l'authenticité d’un auteur qui veut faire voir au lecteur ce qu’il y a derrière et à la source des comportements déviants de ces jeunes, qui veut faire tomber quelques préjugés et veut montrer ces éducateurs qui se refusent à perdre espoir.

On ne touche pas / roman, Roman
18,90
par (Le Pain des Rêves)
30 novembre 2020

La vie de Joséphine est un peu comme celle de Dr Jekyll et de Mr Hyde. Le jour, elle est professeur de philo dans un lycée à Drancy, la nuit, elle est strip-teaseuse dans un club des Champs-Elysées, le Dreams.
On ne peut pas dire que son métier la passionne. Elle décrit un système scolaire ruiné par des années de pédagogisme, livré à la dérive par l’encadrement et des inspecteurs qui ne veulent pas être exigeants avec les élèves, un système plus soumis à la sociologie de l’éducation qu’à l’ambition de faire acquérir une culture. On laissera à l’auteure la responsabilité de son analyse tout en retenant qu’une telle vision peut conduire à l’ennui , à la dépression et à l’envie de trouver ailleurs le sel de sa vie.
C’est ce que fait l’héroïne qui suit des cours d’effeuillage, fait de son boa, de ses bas résille et de ses talons aiguilles le refuge où elle se sent exister. Il ne lui reste plus qu’à pousser la porte d’un club de nuit et à devenir Rose Lee.
Elle plonge avec délices dans le monde de la nuit, où des hommes paient pour être excités par de belles filles dénudées, qui les frôlent en dansant sans qu’ils aient le droit de les toucher.

Je n’ai pas été convaincu par ce que décrit l’auteure de l’institution scolaire, même s’il est probable qu’elle reflète la réalité de ce qu’elle connaît. Les développement philosophiques sont intéressants, mais il y a parfois une vision angélique des élèves, des situations peu vraisemblables et une fin d’année scolaire à l’eau de rose. J’ai été beaucoup plus intéressé par la vie nocturne de Rose Lee, les descriptions voluptueuses, l’héroïne qui se donne le droit d’être une femme belle et désirable, qui met à bas les préjugés qu’on peut avoir sur les stripteaseuses et sur ce complexe  monde de la nuit.
Le roman décrit aussi bien les mornes journées de la professeure que les nuits excitées et excitantes de la danseuse. Le style est vif, parfois cru, jamais vulgaire. Le roman brosse un beau portrait de femme qui assume sa féminité, qui s’émancipe. C’est un hymne au corps et au plaisir, une interrogation sur le rapport de cette femme aux hommes.

Un roman qui se lit vite, qui possède un réel charme.

Un hiver à Wuhan, Récit
12,00
par (Le Pain des Rêves)
26 novembre 2020

Après avoir lu le récit des séjours en Chine d’Alexandre Labruffe, on comprend mieux que le coronavirus soit apparu en Chine.
Après deux séjours en Chine dans les années 1990, l’auteur y effectue un troisième, comme attaché culturel, à partir de novembre 2019.
Lors de son premier séjour, il faisait du contrôle qualité de cotons-tiges destinés à être importés. Il avait découvert la suspicion, le contrôle de son ordinateur, le goût de ses hôtes pour le secret et quelques pratiques pas très élégantes. "Descentes de la police (vraie ou fausse), intimidations, langueurs, atermoiements, visites de fausses usines, containers disparus, prétextes insensés, menaces de rixe… tout est bon pour m’intimider, me faire rendre langue.
Que je ne visite pas les usines.
Que je ne vérifie pas les marchandises."
La Chine et les Chinois l’ont subjugué, même s’il l’avoue, "Mais je n’ai pas envie d’y vivre". Il perçoit "la possibilité de la catastrophe. Son imminence."
Alors, quand il se rend à Wuhan, fin 2019, une ville "d’immeubles, immobiles, laqués, glacés" où le ciel n’est pas visible à cause de la pollution, il ne s’étonne pas d’éprouver "la sensation de vivre dans une ville de science-fiction".
En alternant ses souvenirs, il décrit les changements survenus entre 1996 et 2019. Mais c’est surtout l’impact de la pandémie qu’il raconte. À la mi-décembre, il se rend à l’hôpital pour une côte cassée. Le médecin l’accueille fraîchement, "Vous n’auriez pas dû venir. C’est de la bobologie, vos côtes. On a plus sérieux, ici." Même si la pandémie n’est déclarée publiquement qu’en janvier, "tout est sous contrôle" selon le gouvernement. Il faut attendre la fin janvier pour que le confinement soit déclaré à Wuhan. À cause d’un festival Labruffe retourne à Paris. Son réflexe est de se confiner alors que les Français n’ont pas encore pris conscience de ce qui se passe. Lui, qui connaît la Chine en a une claire perception et "met en quarantaine par résonance, par mimétisme ou culpabilité".
Le récit de Labruffe est étourdissant et effrayant, la Chine l’a saisi et ne le lâche pas. À Wuhan, il a découvert le niveau élevé de la surveillance jusqu’à devenir paranoïaque. Il a fait des rencontres invraisemblables, bu beaucoup, avalé pas mal de couleuvres, subi des manipulations et des pressions,voyagé, aussi, dans tout le pays. Il raconte ce qu’il voit et perçoit dans les phrases brèves, travaillées, des formules qui sont autant de surprises. Il raconte une Chine qu’il admire autant qu’il la a craint, qui l’étourdit jusqu’au vertige et jusqu’à nous le partager.
La lecture achevée, on est ébloui et sans voix. On ne croira plus aux discours sur la grandeur de la pays, mais on saura de quoi elle est capable.