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Jean T.

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Nature humaine
21,00
par (Le Pain des Rêves)
24 septembre 2020

Ce roman raconte 30 ans d’histoire de France entre l’été 1976 et la tempête de Noël 1999. Trente années d’histoire de l’agriculture, d’histoire d’une famille d’agriculteurs du Gers. De grands événements se produisent comme la chute du Mur de Berlin, des catastrophes à Tchernobyl et avec le naufrage de l’Erika, des luttes contre les centrales nucléaires. La vie politique voit passer des présidents. À la ferme des Fabrier, les grands-parents partent en retraite quand cesse la culture du tabac et du safran, les parents laissent à leur fils Alexandre une ferme qu’il devra agrandir pour satisfaire aux exigences consuméristes. Les sœurs d’Alexandre partent vivre et travailler à la ville, perdant tout intérêt pour la vie rurale qu’elles oublient. L’urbanisme s’étend en même temps que se construisent des rond-points, des autoroutes et des hypermarchés.
L’auteur nous offre un roman rural, une fresque historique, un reportage sociologique, un ensemble d’informations sur la vie et les mœurs d’une France qui n’est plus. Mais ce roman contient aussi une réflexion sur le temps qui passe.
La campagne dans laquelle vit la famille Fabrier est une belle campagne, des vastes espaces de prairies fleurant bon la menthe. Aucun bâtiment ne semble exister qui déchirerait cet immense espace de nature. Contanze, la jeune allemande dont Alexandre est amoureux, et qui a toujours vécu en ville, est admirative de cette nature, " ils dominaient les collines du Gers, des reliefs quadrillés de petites parcelles, des prairies aussi bien que des cultures, des zones en friche et des bois, un tableau de paysages apaisés. Constanze semblait de nouveau fascinée par l’amplitude de ce spectacle tout simple", même la nuit la surprend, " La nuit, je l’ai toujours vue par morceaux, et toujours dans la lumière des villes, mais jamais en grand comme ici, jamais en entier." Cette nature qui semble infinie à Contanze et qui symbolise la liberté, la vie sans limites est paradoxalement ce qui enferme Alexandre, ce qui réduit son horizon, ce qui le tient éloigné de la circulation des idées, ce qui le rend prisonnier de la ferme. Grande voyageuse, Constanze ne peut un seul instant envisager y vivre. Et Alexandre ne peut envisager de quitter les Bertranges. Il n’a d’autre horizon que de subir la modernisation de sa ferme, de l’agrandir pour élever plus de vaches qui resteront dans la stabulation et n’iront plus brouter l’herbe des prairies. Même s’il s’interroge sur le virage vers une agriculture intensive, sur le bien-fondé des évolutions, sur la transformation de son environnement, on voit bien qu’il est l’esclave d’évolutions qui le dépassent. Serge Joncour fait se succéder les événements de l’histoire d’un pays qui change avec celle de la famille Chabrier, laquelle ne peut rien décider du modèle de développement auquel elle est soumise.
Ce qu’on voit, au fur et à mesure de la lecture, c’est que se rompt le lien des agriculteurs – et des humains – à la nature, quand se développe une civilisation écoutant les sirènes capitalistes. Dès lors, la préservation de la biodiversité, le confort animal, le danger du Roundup ne comptent plus face à la nécessité de s’agrandir, de construire, de créer de nouveaux besoins, d’être performants et rentables...
Mais les situations et les personnages sont suffisamment complexes pour que le lecteur fasse sienne toute cette vie familiale et rurale et se pose des questions sur la vie du monde, s’interroge sur le bien-fondé d’un progrès sans conscience.

Chavirer

Actes Sud

20,50
par (Le Pain des Rêves)
11 septembre 2020

"À douze ans, cinq mois et une semaine, les parents de Cléo lui avaient proposé de prendre des cours de danse". Mais Cléo est fascinée par les danseurs dynamiques et étincelants de " l’émission favorite de sa mère : Champs-Élysées". À la MJC de Fontenay, elle prendra donc des cours de modern jazz. Elle y découvre une autre façon de vivre, exigeante, "Danser c’était apprendre à dissocier. Pieds poignards et poignets rubans. Puissance et langueur", pour plus tard onduler "comme des rivières rapides" quand elle serait devenue pro, quand elle sera adulte. Mais en quatrième, Cléo a rencontré Cathy, une belle femme qui lui a proposé d’obtenir une bourse auprès de la fondation Galatée, qui l’éduque, lui apprend à aimer le beau, la fait inviter aux dîners chics des sélections où elle doit montrer qu’elle n’est pas "coincée". La famille de Cléo ne s’interroge pas plus que ça et ferme les yeux sur les raisons des largesses de Cathy. Cléo n’est pas retenue. Pour patienter, Cathy lui propose de lui signaler d’autres filles"prometteuses". Parmi elles, Betty, qui n’est pas de son milieu populaire, qui n’est pas blanche de peau. De ce qui se passe lors des dîners, les filles ne parlent pas. Mais elles n’oublieront pas ce moment où elles chavirent, ni ceux où elles trahissent la confiance d’autres filles. Elles s’en souviendront le reste de leur vie et ne se pardonneront pas.
En suivant la carrière de danseuse de Cléo de 13 à 48 ans, on croise des personnages qui elle noue une relation bienveillante et bienfaisante. Yonasz, le camarade de lycée, et son père, Serge, des juifs dont elle découvre la vie jusqu’au moment où Yonasz n’a pas le courage de défendre sa réputation. Ossip, le kinésithérapeute qui répare les corps des danseurs et qui les écoute. Claude, l’habilleuse de la revue du cabaret parisien, attentionnée à toutes les danseuses. Lara, son amoureuse d’un temps qui n’arrive cependant pas à comprendre ce qui lui est arrivé. Des rencontres qui élargissent son horizon, lui permettant de tenir, de continuer à danser, contrairement à Betty dont le corps refusera qu’elle vive sa passion et qui ne dansera pas. On croise aussi de nombreuses personnes qui devinaient ou savaient ce qui se passait et qui n’ont rien dit. Des complices...,
Lola Lafon disperse les conséquences de ce dont Cléo a honte dans toutes ces rencontres. Elle montre bien que ces filles qui savaient, qui n’ont pas résisté à la proposition de collaborer, seraient accusés par la société si elles parlaient. Elles sont traumatisées juste ce qu’il faut pour continuer à vivre, plus ou moins bien.
Lola Lafon traite avec justesse de ce qui distingue l’idéal de la danseuse et les souffrances qu’elle inflige à son corps, la distance qui sépare Paris de la banlieue, le clinquant des ballets des revues et les conditions de travail des danseuses, l’élitisme culturel et le goût populaire pour les émissions de Michel Drucker, les chansons de Goldman et de Mylène Farmer.
"Chavirer" n’est pas que le roman d’une femme qui depuis son adolescence, vit avec un secret très lourd à garder, c’est aussi un roman social qui donne la parole à des personnes qui ne l’ont pas, des oubliés, des rendues invisibles par leurs remords.
En choisissant la fiction pour traiter des réseaux de prostitution enfantine, Lola Lafon ne revendique rien. Avec beaucoup de finesse et de subtilité, elle raconte la vie de ses personnages en se mettant à leur niveau. Elle pose les questions et telle façon que nous cherchons les réponses : que s’est-il passé ? Pourquoi n’ont-ils rien vu ? Pourquoi n’ont-ils rien dit ? Et si leurs affaires ressortent (comme c’est le cas dans le roman) que dirions-nous ? Il n’y a aucune sensiblerie dans ce roman, juste une analyse, des suggestions.
Et un magnifique portait de femme, de danseuse, difficile à oublier.

Les aérostats
17,90
par (Le Pain des Rêves)
2 septembre 2020

(...) Le 29e roman d’Amélie Nothomb est un conte cruel qui met en scène une jeune fille douée et un adolescent inculte qui se passionne pour la lecture. Les autres personnages – le père qui veut tout contrôler, la mère insignifiante et frivole, la colocataire rigide – ont pour rôle de permettre une fin tragique.
Par la lecture, les jeunes se découvrent des possibilités, un avenir car "la jeunesse est un talent, il faut du temps pour l’acquérir" comme dit Ange.

Ce formidable hommage à la lecture qui permet de s’élever, de grandir, qui permet de sortir de son isolement, de discuter est superbement bien écrit. Sa lecture est un moment fort agréable, mais je lui ai trouvé moins de panache que "Soif" ou "Frappe-toi le cœur", notamment.

Impossible

Gallimard

16,50
par (Le Pain des Rêves)
1 septembre 2020

(...) On connaît la passion d’Erri de Luca pour la montagne. Ici, elle joue un rôle au service de la narration, la comparution d‘un homme qui appartient à "la génération la plus poursuivie de l’histoire de l’Italie" devant un jeune magistrat qui "ignore tout de nos années révolutionnaires". Pour le juge, il est évident que le premier connaissait la présence du second dans la vire et qu’il s’y est rendu pour se venger en le poussant dans le précipice.
Alors que l’accusation est plausible, l’interrogatoire qu subit le vieil homme va peu à peu se retourner. Toute la tension du roman réside dans ce retournement, ce changement de bord de la force. C’est le prévenu qui, ne dérogeant à aucune de ses valeurs, accule le juge à le remettre en liberté parce qu’il ne peut apporter les preuves du crime. Il aura pourtant tout essayé : attaques franches, persuasion, flatterie, rouerie, fausse annonce. L’interrogatoire se transforme en dialogue, l’accusé exposant ses idées sur l’État, la justice, l’amitié, la trahison, la fidélité et la montagne. Il amène le juge à prendre en considération ses arguments, et même à apprendre à son contact. Dans la cellule où il tient à être isolé, il écrit à une amoureuse inconnue des lettres d’amour dans lesquelles il explique sa passion pour la montagne, dans de très belles phrases. On ne saura rien de plus d’elle, si cette lointaine amoureuse existe où si le prisonnier se parle à lui-même pour supporter la vie dans sa cellule et lui donner un sens.
Les deux personnages de ce huit-clos sont d’une égale qualité, le juge n’est pas imbu de sa position et le prévenu n’est pas diminué par l’accusation et la garde à vue, ce qui donne beaucoup d’allure à l’échange verbal.
L’écriture est superbe. Le déroulé du texte a une rigueur et un rythme qui s’accordent bien avec ceux d’une course en montagne et avec l’alpiniste qui "suit la terre jusqu’à cet endroit où elle s’est élevée et continue de s’élever. Car les montagnes grandissent".
Une fois de plus, Erri de Luca nous livre un roman sublime, dense et d’une grande richesse.

Neiges intérieures
par (Le Pain des Rêves)
28 août 2020

Récit fictionnel d’un voyage à bord d’un voilier sur lequel vont naviguer six personnages, pour un cabotage d’une quarantaine de jours le long de la côte ouest du Groenland. La narratrice tient un carnet dans lequel elle compte décrire le paysage. La nature est grandiose, captivante, glacée, dangereuse aussi. La promiscuité, l’inconfort d’un voiler pourtant de belle taille attirent son attention sur les rapports humains, les petits détails de la vie à bord, les sensations, l’isolement. Elles sont deux femmes avec quatre hommes, deux sous-groupes d’un seul équipage. Quatre passagers soumis à l’autorité d’un capitaine aussi froid que le milieu environnant, et dépendants de son expérience. Ses compagnons de voyage ne sont pas désagréables, pourtant, elle a besoin de les fuir et part courir à chaque escale, "J’ai besoin de me défouler et quand je reviens, je suis plus calme", "quand je cours, je reprends un sorte de pouvoir". Souvent et dès qu’elle le peut, elle écrit, "j’écris vite et mal", "j’écris tout simple", "à notre table, pendant que C. dessine à côté".
Elle dit aussi "je me sens vulnérable". Au milieu de compagnons qui font peu d’efforts pour se connaître ? À cause du milieu arctique inhospitalier ? À cause d’un blessure d’enfance, du souvenir de ce foyer où elle a vécu avec Vania, "ce que j’ai de plus cher et de plus tangible" ?
Pour la forme, Anne-Sophie Subilia écrit un carnet de bord divisé en quatre cahiers, rédigé de façon chronologique, en de courts paragraphes rythmés.
Le récit est donc un récit de voyage et un récit d’une expérience humaine avec une dimension marquée d’introspection, le récit de la façon dont l’un influence l’autre. Il contient de belles descriptions des paysages, de la navigation, du désert arctique et des habitats abandonnés, des réflexions sur des sujets variés, une dissection de la vie à bord rendue difficile par la promiscuité. C’est un texte surprenant, et même dérangeant, original, plutôt triste. Étrange...